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10 octobre 1961 jmo

Ces instants qui précèdent... l'exploit. En 1961. Récit.

1038 Muraille de Pombie (Ossau)

De gauche à droite : Marie-Jo Butel, Hervé Butel et François Fougère

Cette sortie se dessinait depuis pas mal de temps déjà. J’avais promis une course à François [il y a un an que nous nous connaissons].
Le paternel nous monte à Aneu mardi 10 octobre 1961, mais ne peut pas venir nous reprendre. Il faudra nous débrouiller par nos propres moyens pour rentrer. De toutes façons ce qui compte pour nous c’est de partir, de grimper. Nous aurons toujours le temps de repenser au retour à Pau ; pour l’intérêt que cela représente…
Nous nous retrouvons donc tous les quatre sur les prairies ensoleillées d’Aneu et à 13 heures nous atteignons Pombie, désert, dominé par la toujours fantastique Muraille de Pombie, écrasée de lumière par un soleil généreux, Pombie, calme et tranquille au bord de son petit lac d’Emeraude si attachant. Tout ça pour nous ! Nous seuls !
La journée est sans pareil, nos muscles avides d’effort, et sitôt le déjeuner terminé nous nous ruons dans la Grande Raillère, en vue de faire le couloir Pombie-Peyreget. C’est très sympa de partir ainsi l’après-midi, aux heures chaudes, en espérant confusément que le soleil va arrêter sa course. Nous apprécions grandement, François et moi, les lunettes de glacier qu’Hervé a ramenées des Alpes et qu’il nous a offertes. Elles sont efficaces et agréables à porter. Nous frimons et nous prenons pour de vrais alpinistes .
Nous formons deux cordées pour l’escalade. La cordée de tête et de choc François-Jean, et la cordée Butel. [Je pense, avec un immense recul, que c’est moi qui aurais dû m’encorder avec Marie-Jo. Je l’avais initiée à l’escalade et elle m’appréciait. C’est un peu vache d’avoir laissé Hervé se dépatouiller avec sa sœur.].
Nous essayons de grimper le plus rapidement possible. Pour François et moi ça va, juste quelques hésitations de François au premier dièdre de IV, lequel posera de bien plus gros problèmes à Marie-Jo. Nous perdons du temps pour récupérer le piton du relais. [Aujourd’hui ce genre de souci semble vain. Mais il n’y a toujours pas d’ancrage fixe pour les relais.]
Le passage de la grotte aux cristaux bloque Marie-Jo un moment. Heureusement Hervé est patient. L’aurais-je été ?
Ces péripéties ne nous empêchent pas de coiffer la Pointe Jean-Santé dans un jaillissement de neige et de soleil. C’est extraordinaire. Spectacle refusé aux lève-tôt.
Mais la montagne adore les contrastes et aime à la folie saper le moral de ses adeptes. Aussi il faut être blindé contre ses attaques insidieuses. Nous sommes toujours décidés à passer par la Pointe d’Aragon [Il eut été si simple de descendre tranquillement par le couloir Pombie-Peyreget !].
La simple traversée vers le couloir Sanchette sur de la neige instable est déjà un poème et aurait dû nous faire renoncer. La suite du couloir, que l’on remonte les anneaux à la main, ne peut se faire qu’en plaçant de nombreux point d’assurage. Et je ne parle pas du dilemme posé par la solidité des relais. La neige est instable et fuyante, elle cache les prises, encombre les plate-formes. Me voilà revenu un an plus tôt, mais sans le blizzard glacé ! Ce qui n’empêche pas non plus les plaisanteries de fuser. Bivouaquer ici en tenue légère ? Bouaff ! A d’autres !
Mais maintenant que l’ombre froide nous enveloppe et que le jour baisse à vue d’œil, nous faisons presque du sur-place. Il fait nuit noire lorsque nous nous retrouvons tous les quatre, serrés à touche-touche, sur une minuscule plate-forme perdue entre ciel et terre. La glace et la neige nous ont faits dévier de l’itinéraire normal. Pour continuer à progresser vers le haut il faut franchir le sale petit dièdre lisse et suintant qui nous domine. Un surplomb encombré de neige nous attend à la sortie du dièdre. J’arrive à franchir l’obstacle et me retrouve tout essoufflé sur une plate-forme « équipée » d’un excellent becquet. Je peux donc faire venir Marie-Jo, Hervé puis François en toute sécurité.
Il fait maintenant nuit noire. Nous ne nous distinguons même pas. Seul le ciel dispense un peu de lumière, si peu, venant des étoiles dont il est criblé. Nous faisons semblant d’y voir un peu. Mais il faut tâtonner pour trouver les prises. Les mains sont glacées. Il me reste de vagues notions de l’itinéraire à emprunter. Je m’assieds sur un cairn sans le voir. La progression se ralentit exponentiellement à cause de l’obscurité, mais nous avançons, lentement, très lentement. Les cordes s’emmellent dans d’inévitables sacs de nœuds, mais nous acceptons avec sérénité de les démêler pendant que je cisèle des becquets d’assurance et m’amuse à faire des étincelles avec le marteau.
Nous finissons par faire une cordée de quatre. Et petit à petit la sortie approche de la sortie. Et voilà le bloc coincé caractéristique. Rétablissement athlétique et ça y est. Nous nous pensons sauvés (du bivouac) et soufflons un moment. Un peu le même contexte d’il y a un an. Soulagés nous nous racontons mille blagues et Marie-Jo n’est pas la dernière à participer. Distribution de bonbons, une petite rasade de rhum blanc de ma provision secrète [Je possède toujours le petit flasque], le moral est au beau fixe, comme le temps qui est frais, mais calme et serein.
Les vires d’Aragon que l’on doit emprunter sont sèches, mais il est nécessaire de s’assurer de très près et à peu près partout étant donnée cette obscurité. C’est très long. Un piton m’échappe, mais je le retrouve un peu plus bas par le plus grand des hasards. L’ankylose nous gagne petit à petit et nous ricanons à propos de cette sorte de « bivouac ambulant ». Finalement nous arrivons au-dessus d’un petit ressaut et là le découragement est total. Je propose un peu de repos. Mais tout le monde a compris, c’est le bivouac que nous voulions éviter à tout prix. Voilà 5 heures que nous débattons dans le noir, il est 2 h du matin ! Nous avons tout de même pas mal progressé, malgré tout.
Il est bien probable que Hervé ou François et moi seuls aurions terminé la course avant la nuit car nous n’aurions pas accumulé retard sur retard tout au long de l’ascension. Mais il ne faut rien regretter. Si nous avons voulu cette équipe de quatre il faut en accepter les inconvénients.
Car il y a aussi des avantages et la charmante humeur de Marie-Jo n’en sera pas l’un des moindres. Quelle fille sensationnelle ! Elle se trouvait là comme un poisson dans l’eau. Elle attendait cette aventure depuis longtemps et n’avait pas l’air déçue.
Nous nous sommes assis, serrés les uns contre les autres sur une marche de granit horizontale. Marie-Jo me réchauffait le côté gauche et de temps en temps elle frictionnait vigoureusement le dos et les cuisses des trois garçons. Pour faire passer le temps nous parlions de chose et d’autre, plaisantions, rigolions, admirions les étoiles filantes splendides qui zébraient le ciel pur. Mais malgré tout le temps ne passait pas aussi vite que nous l’aurions voulu. Le froid s’insinuait dans nos corps et la faim commençait à se faire sentir. Marie-Jo lança plusieurs fois la chanson espagnole :
« La Luna y el Sol, la Rosa y el Clavel …. Si Signor ! »
Et la montagne renvoya les échos d’un cœur à quatre chanteurs.
Hervé de son côté s’ingéniait à faire enrager en nous mettant l’eau à la bouche en décrivant par le menu des festins mirifiques et en concluant :
« Mmmm, cha ché bon, hein ? »
Vers 4h du matin, les fesses devenant douloureuse, nous aspirions à un emplacement assez grand pour nous étendre un peu, même s’il n’est pas horizontal. Je me décorde et pars à la recherche d’un autre emplacement. Je finis par en trouver un qui ne suscite que sarcasmes et cris de terreur chez mes copains et Marie-Jo en particulier. Effet de perspective sans doute, depuis l’endroit où ils sont assis. J’ai beau leur expliquer que c’est plus confortable, rien à faire. Têtu, bourru, une légère amertume au coin du cœur m’y fait rester. Je retrouve maintenant en montagne ma mauvaise humeur de la plaine, or je pensais que la montagne m’en débarrasserait justement. Il faudra que je trouve encore plus dur [Cette affirmation m’échappe aujourd’hui].
Je m’assoupis de temps à autre, mais la froidure m’envahit et je suis tout transi à l’aube et secoué de tremblements. Marie-Jo me salue d’un gai bonjour, je réponds avec la meilleure grâce possible et je secoue tout le monde pour partir avant que le soleil ne détache des pierres. Ils ne se font pas prier et l’équipe est vite prête à continuer la descente interrompue par la nuit. Au cours de cette dernière le soleil envoie ses premiers rayons sur la pointe des cimes environnantes qui prennent des teintes chaudes. Marie-Jo, qui n’avait jusqu’alors jamais mis les pieds en montagne en est toute émerveillée. Je trouve qu’elle s’adapte vite à l’environnement montagnard.
Nous nous attardons un peu tous les deux pour récolter quelques beaux cristaux, scintillant au creux de magnifiques petits fours. Puis descente de la Grande Raillère sous un soleil de plus en plus chaud.
Au refuge repas pantagruélique qui nous remet du léger égarement d’une nuit passée sans dormir. Suit une bonne sieste au soleil, près du lac avec tout ce qu’il nous faut à portée de la main : pipeaux, Tonimalt, crème de marrons, eau etc… Et nous nous réveillons à l’heure où nous sommes partis la veille ! Je fais quelques pas, ça va, la forme est revenue. Au poil !
Marie-Jo se déplace de l’autre côté du lac. Assis l’un en face de l’autre nous nous regardons. Puis elle revient près de nous. Pendant ce temps je cherche un angle de prise de vue favorable pour photographier l’Ossau et je monte pour cela sur un mamelon qui domine le lac de Pombie. Je pars pieds nus, pensant ne pas m’éloigner. En fait je monte de plus en plus haut. Les pieds ne souffrent pas, j’espère même que ça les endurcira. Il n’y a pas de petit entraînement ! Je me sens léger, aérien, en pleine forme. Le bivouac n’a pas laissé de traces. Il y a un grand contraste entre l’ombre – où le froid pince, il gèle – et le soleil – très chaud. Je marche même dans la neige et trouve ça marrant. Seul, je me sens très bien. Tout en bas au bord du petit lac vert un point rouge m’indique Hervé, qui n’a pas bougé.
J’arrive bientôt au sommet. Il est assez haut pour obtenir un angle de prise de vue favorable. Clic-clac ! En bas, au loin, les points colorés s’agitent. Hervé me demande ce que je fais puis m’annonce que Marie-Jo s’en va. Je hurle que je redescends pour les faire patienter. Je veux être sûr de pouvoir lui dire au-revoir avant qu’elle ne parte, ce à quoi je tiens particulièrement. [Avait-elle prévu de partir aujourd’hui ? S’ennuie-t-elle ? Est-elle fatiguée ? Avait-elle un rendez-vous ? Pas de réponses à ces questions. Elle part].
Pour l’intercepter sur le sentier du retour je descends vers le col de Pombie, au grand dam de mes pieds. J’emprunte le lit des ruisseaux pour refroidir la plante des pieds. En arrivant au sentier je tombe bientôt sur Marie-Jo. Au-revoir sans effusions, elle ne me donne pas les raisons de son départ, reste évasive. Mais en moi-même je luis dis « Adieu, déjà vieux copain. Tu vas te lancer à travers le monde comme tu as déjà su le faire. Prions le ciel qu’il ne t’arrive rien de fâcheux. Le monde est si laid. » Envahi par ces pensées avec un regret qui me pince le cœur je la vois disparaître au détour du sentier qu’elle arpente d’un pas décidé. Je ne la reverrai que 12 ans plus tard, à l’occasion du mariage de Vincent, son frère cadet. Nous avons dansé ensemble à cette occasion.
De retour à Pombie je profite avec les copains des derniers instants de soleil au bord du lac. Dieu que c’est beau ! Nous aspirons goulument les dernières caresses du soleil d’automne faiblissant. Nous décidons de faire demain une belle course : l’enchaînement des Quatre Pointes de l’Ossau, résumé de deux années de campagne sur cette montagne, avant de nous lancer l’année prochaine dans de grandes et dures réalisations.
Un « chandelier » à 4 bougies illumine le « monstre repas » du soir. Naturellement la nuit est bonne.
J. Ollivier - Octobre 1961.


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Guest 24-Dec-2005 04:10
Ou etais-tu? Joyeux Noel!