Robert Ollivier au sommet du Weisshorn gravi par l'arête Est.
La montagne du fond est le Mont Rose (4634 m).
Photo du Weisshorn : http://www.pbase.com/jmollivier/image/26808357
Vendredi 12 Août 1966. Ascension du WEISSHORN (4505 m) par Jean Ollivier
Un grand 4000, un colosse de Suisse, un gigantesque tas de cailloux
couvert de neige et de glace ! Un rêve enfin devenu réalité.
... Randa (1406 m, vallée de Zermatt), juste une gare où le petit train,
bourré de touristes, s'arrête. Nous sommes le 11 août 1966. Au sortir
de la gare le temps tout d'un coup devient triste, plombé. Allons, c'est
à l'eau. Bah ! Pour moi tout est à vau-l'eau depuis quelque temps.
Déjà bien heureux d'être arrivé jusqu'ici avec notre voiture qui n'arrêtait
pas de se plaindre. Et puis maintenant cette immense marche d'approche
jusqu'au refuge (2932 m), peut-être pour rien.....
Nous partons néanmoins, d'un commun accord. L'équipe, Robert, Maïky,
Chantal et Jean prend le sentier qui s'élève rapidement au-dessus de
la vallée. Nous gagnons vite de l'altitude et, tout d'un coup, le soleil
jaillit, le ciel se purifie, les sommets de glace étincellent et la chaleur
revient. Alors nous montons, lacet après lacet. Deux alpinistes nous
rattrapent et nous dépassent. Quelques mots échangés, ils sont sympas.
Nous marchons, marchons. Mais quand même nous nous rapprochons. Pour voir
enfin le minuscule refuge tout en haut de la longue et raide pente, avec,
tout autour, d'énormes montagnes et des tas de glace prodigieux.
Commence alors la longue série des surprises que peut réserver un refuge
suisse, gardé malgré sa petitesse. Confortable et chaud tout d'abord,
un luxe à près de 3000 m. Puis le gardien qui, sans un mot, nous prépare
le thé. Quelqu'un qui ne se perd pas en commentaires superflus, énorme
et rude comme les montagnes qui l'entourent, c'est Camille Summermatter.
Il fait tout ici, cuisine, ménage, entretien du refuge et monte sur son
dos depuis la vallée tout ce qui est nécessaire, nourriture, accessoires
de cuisine, combustible etc. En outre c'est lui le guide qui conduit
ses clients sur sa montagne. Il va et vient dans ses lourds sabots de
bois, une impressionnante pipe au bec. Un torse épais, moulé dans un
pull-over encore plus épais, des jambes de mammouth. Une rude gentillesse,
une chaude hospitalité. Nous sommes chez lui, quoi, et il nous invite.
Demain il emmène un client sur sa montagne.
Avant la nuit nous allons reconnaître, mon père et moi, le chemin que
nous devrons parcourir dans le noir dès potron minet et même avant.
Quelques névés sont traversés en pantoufles. Nous parvenons au glacier
proprement dit, le glacier du Schalliberg. Le Weisshorn est là, immense,
déformé par la perspective. Son sommet, 1600 mètres au-dessus de nous
est encore éclairé par les derniers feux du couchant. La voie à suivre
nous semble évidente.
Le vent frisquet du soir descendant des hauteurs glacées accompagne notre
retour au refuge.
Attablés près de la fenêtre nous bénéficions d’un panorama extraordinaire :
toute une ribambelle de magnifiques sommets s’offre à nous, rougeoyant
au soleil couchant : Dome de Mischabel, Castor et Pollux, Lyskamm,
Mont-Rose, Cervin, Breithorn et un tas d’autres 4000.
C’est absolument fascinant d’être là, bien confortable dans cette petite
demeure si douillette au milieu d’un univers qui, même s’il est
sauvagement somptueux, est toutes griffes dehors pour dissuader l’homme
d’entrer dans son sanctuaire. C’est ce que l’on ressent, avec le minimum
de lucidité qui nous reste devant ce spectacle de cinéma.
Préparation du matériel pour la course de demain et au lit ! Le guide –
je n’arrive plus à écrire le gardien – lui, va et vient encore un long
moment, se balançant d’une jambe sur l’autre au rythme martelant de ses
rustiques sabots de bois. Il dispose les effets nécessaires au petit
déjeuner, tout à l’heure, essuie, nettoie, range méticuleusement jusqu’à
la moindre petite cuillère puis s’enferme dans sa cambuse d’où sortent
alors toutes sortes de bruits divers [dont le leit-motiv toujours renouvelé –
il a pété ?] et le glou-glou discret d’un liquide sans doute précieux.
Clappements et soupirs de satisfaction parviennent de sa porte. Enfin
les bruits de son installation en vue de la courte nuit qui s’annonce :
un tremblement de terre miniature secoue le refuge de bois – le guide
est installé ! Mais ce n’est pas fini. Suit toute une cacophonie de
soupirs, raclements de gorge, borborygmes et reniflements divers.
Manifestement le guide cherche à dégager ses voies respiratoires,
sans doute compromises par un usage abusif de la pipe, ce que la suite
confirmera (l'usage abusif de la pipe).
Ce concert impromptu commence à inquiéter la petite troupe. Mamma mia !
(nous arrivons d’Italie), comment va se passer notre courte nuit avec
de tels préliminaires ? Sûr que ce gros (moins de respect maintenant)
guide doit ronfler comme un sonneur, à en couvrir le tic-tac tonitruant
de la grosse tocante destinée à nous réveiller tout à l’heure, à une
heure de la nuit qui est normalement celle du sommeil le plus profond.
Mais non, bientôt le gros nounours ne se manifeste plus – silence total.
On peut alors songer à dormir, avec une oreille en alerte néanmoins,
mais on y arrive. Pour être réveillé l’instant suivant, comme il nous
semble, par le crépitement du réveil, à peine plus fort que son tic-tac. 1h30 !
Seuls se lèvent les « guerriers », les femmes restent dans leurs
couches, en grognant qu’ils font trop de bruit. J’absorbe un énorme
petit déjeuner avec grande facilité. Le paternel, lui, a l’estomac
un peu bouché, et s’en ressentira durant toute la course. Tout va
bien pour le moment cependant.
Froid, nuit totale, silence minéral dehors. Les étoiles innombrables
ne scintillent même pas. On devine les sommets à la portion de ciel
où elles sont absentes. La neige est « tolée ». La vadrouille
commence à la frontale. Les traces sont faites, le guide et son
client sont devant, déjà loin. Il n’y a qu’à mettre un pied devant
l’autre, sans réfléchir. Ce n’est ni long, ni court, c’est monotone.
Durant cette marche d’approche sur d’interminables pentes de neige
je reprends pratiquement le fil d’un sommeil interrompu quelques
instants auparavant.
Aux toutes premières lueurs du jour nous atteignons des rochers.
Voilà qui réveille. Et qui nous ramène à notre condition d’êtres
minuscules et fragiles face au colosse qui, maintenant, nous écrase
de sa masse. Tout à l’heure, lors de l’approche, nous avons aperçu un
gros nuage hostile, terrifiant pour nous, coiffant le sommet de la
montagne alors que de fortes rafales d'un vent glacial nous
fouettaient. Le nuage a disparu et maintenant l’azur est des plus
pur et l'air est calme. Nous voilà rassurés. Nous avons besoin que
tout aille pour le mieux, c’est indispensable pour notre sérénité
intérieure et notre moral. « Das Weisshorn » veut bien.
Nous enlevons les crampons et commençons à grimper un ressaut
rocheux. Mais très vite le guide Robert Ollivier estime que nous
ne sommes plus sur la voie. Il faut descendre, rechausser les
crampons, progresser sur la neige durant un quart d’heure, puis
déchausser les crampons. Crampons Grivel, 12 pointes, mais tout de même !
Le jour se lève, il fait un peu plus clair. Commence alors une
grimpette interminable en terrain mixte peu difficile, toujours
à la frontale. Nous ne sommes pas encordés. L’extrême pointe des
sommets environnants commence à rosir, le Cervin et sa face Nord
s’éclairent. Tout cela est féerique et indescriptible. La fraîcheur
du matin, renforcée par un vent glacial, nous incite à accélérer
le pas. Nous rejoignons le guide et son client sur le « Rocher
du Déjeuner », juste sous l’arête Est proprement dite. Le gros guide
écrase le rocher de toute sa masse et se restaure en engouffrant
un énorme sandwich. Nous nous arrêtons également pour faire une
pause bien méritée.
Au-dessus ça devient sérieux. La fine arête aérienne est très
enneigée. Nous sortons la corde. Le guide suisse a pris de l’avance
et petit à petit gagne du terrain. Il ne fait pas de relais,
tenant le client, un freluquet par rapport à lui, au bout de la
corde qu’il tient dans sa main gauche. Tous les 10 mètres il
crache un jet de jus noirâtre formant sur la neige immaculée une
large tâche noire qui ne manqua pas de nous intriguer avant d’avoir
eu connaissance de son origine. L’énorme bouffarde que le guide
ne quitte jamais se met à condenser avec le froid de l’altitude
et produit ce jus noir nauséabond qu’il est obligé de recracher
régulièrement. Tout cela n’altère apparemment pas la vitalité
de cette grosse mécanique suisse, à condition d'effectuer un
ramonage complet chaque soir, avant le coucher !
La neige dure porte bien et les traces facilitent la progression,
mais il faut avancer sur de fines crêtes rendues translucides
par le soleil matinal qui émerge de l’horizon et qui ont l’air
tellement fragiles. Tout ceci est magnifique mais peu rassurant
au-dessus de pentes immenses et vertigineuses rejoignant un
glacier tourmenté aux crevasses béantes.
En levant la tête on distingue au loin le cône étincelant du
sommet du Weisshorn. Une cascade figée de séracs d’un beau vert
translucide plonge de ce dernier dans la face Nord encore à l’ombre
Certains passages de neige deviennent délicats et bêtement nous
ne chaussons toujours pas les crampons, quittés pour l’escalade
du ressaut rocheux, avant l’arête. La neige devenant omniprésente
et laissant apparaître la glace vive il devient nécessaire de
les remettre. Au fur et à mesure de la progression et en déroulant
de nombreuses longueurs de corde nous parvenons dans une zone
sur laquelle la couche de neige s’amincit de plus en plus et dans
laquelle le piolet ne peut plus s’ancrer. Et paradoxalement les
crampons bottent, du fait de la forte réverbération solaire qui
rend la neige lourde et collante. La pente est raide, et le père
commence à souffler et ralentir. Du fait de l’altitude je souffle
aussi pas mal, mais sans trop sentir de fatigue.
En approchant du sommet nous croisons Camille qui redescend avec
son client. Spectacle inouï, à la Samivel. Le voilà, puissamment
planté sur ses grosses pattes, face à la pente, .avec au bec
l’éternelle grosse bouffarde, le piolet dont la panne disparaît
dans sa main droite, tel un petit jouet malmené qui se tord lorsqu’il
le plante avec énergie dans la glace, à sa main gauche la corde
avec, au bout du fil, le client assez mal à l’aise, hésitant et muet.
Mais ne s’énerve-t-il pas tout d’un coup, lui le bon gros guide si
calme d’ordinaire ? Plutôt que de s’en prendre au client il accuse
la neige, il dit qu’elle est mauvaise et que ça glisse à un point
qu’il n’aurait pu imaginer. La glace est là. Mais ce qu’il ne dit
pas c’est que le temps file et qu’il ne doit pas arriver trop tard
au refuge, car de nouveaux alpinistes vont attendre de lui le gîte
et les repas. Il y a de ces métiers !..
Le guide a néanmoins raison, ça glisse ! Nous avons, sous les pieds,
plus de glace que de neige et le cône terminal est presque entièrement
en glace vive. A droite et à gauche les pentes plongent vertigineusement
sur près de 1000 mètres vers les séracs et les glaciers de la base
des parois. Mais ces perspectives dangereuses sont gommées par
la perspective d'atteindre le sommet, tout proche.
L'euphorie nous gagne et, remplis d'une énergie renouvelée, nous
parcourons en quelques pas pressés les derniers mètres qui nous
séparent du point le plus élevé du mastodonte.
Brusquement il n'y a plus rien au-dessus de nous. Nous arrivons
sur le sommet exigu de la montagne, là où se rejoignent toutes
les arêtes du Weisshorn. Sommet idéal, pic presque directement
issu d'un dessin de petit enfant. Le panorama, éblouissant de
lumière et que nous dominons, est à la mesure de la joie qui nous habite.
Il faut se dépêcher de savourer ces instants. Et notre cœur
est peut-être trop petit pour engloutir en quelques minutes tous
les sentiments, toutes les émotions, tout ce que l'on ressent
pêle-mêle. Il semble que ce soit plus fort dans le souvenir que
dans la réalité sur place, rattrapée par les soucis de la descente,
ses difficultés et l'horaire à respecter si l'on ne veut pas
bivouaquer sans équipement.
Le quart d'heure que nous nous étions accordé file trop vite et
il faut songer à partir, abandonner ce lieu singulier de la Terre
sur lequel nous avons vécu 15 minutes.
L'air, vif et coupant malgré un soleil généreux qui fait fondre
la neige, nous fait comprendre ce que serait une tempête à cette altitude.
Les premières pentes sous le sommet sont descendues rapidement.
Mais bientôt un frisson nous parcourt l'échine à la vue des
dentelles de glace et de neige ramollie qu'il faut franchir.
Le piolet passe au travers et l'on se demande comment les marches
façonnées à la montée tiennent encore. Du versant Sud de la crête
partent continuellement des coulées de neige qui se transforment
rapidement en avalanches qui vont alimenter le glacier de Schalliberg.
Versant Nord, à quelques centimètres de la crête, la neige à l'ombre
est toujours poudreuse, et elle aussi inconsistante. Ouvrant la marche
je n'en mène pas large car il n'y a pas le choix, il faut faire confiance
à l'une ou l'autre neige, à cheval entre deux abîmes, et se contenter
de ce système branlant, prêt à s'écrouler. Alors que je négocie l'un de
ces multiples passages scabreux une avalanche importante se déclenche à
nos pieds et s'amplifie dans l'immense versant Sud. Presque au même moment
un grondement attire notre attention et nous pouvons observer une
importante chute de pierres qui balaie à grande vitesse l'immense face Nord-Est.
Petits l'on se sent tout à coup devant ces manifestations impressionnantes
des forces de la nature et c'est la gorge sèche que nous poursuivons
notre progression improbable. Nous avons le sentiment d'aller moins
vite qu'à la montée, car les difficultés se multiplient. Il faut négocier
des dizaines de passages délicats (empoisonnants écrivé-je à l'époque)
et l'heure tourne mine de rien. La fatigue gagne et il faut lutter
pour ne pas se décourager.
Arrive enfin une portion de l'arête où les passages foireux neige-glace
sont moins nombreux et plus courts, où l'on peut enfin s'assurer correctement.
Après un dernier obstacle rocheux délicat [celui où s'est tué Franz Lochmatter,
célèbre guide suisse], nous voilà arrivés au Rocher du Déjeuner.
Ce n'est pas la même joie que durant l'arrivée au sommet, mais c'est
un grand soulagement, une satisfaction même !
Décordés nous descendons rapidement le terrain mixte gravi ce matin à
la frontale (500 m de dénivelé néanmoins). Suivent les pentes de neige
qui n'en finissent pas, mais peu fatigantes à parcourir, le refuge, la joie...
Camille Summermatter est depuis longtemps aux fourneaux, une escouade
d'alpinistes vient d'arriver...