Année 1972
30 Juin 1972 Vendredi – Soutenance de la thèse d’Etat à Bordeaux-Talence
Dernier jour de la moitié de l’année. C’est la soutenance de la thèse,
tant préparée, tant redoutée ! Cette chose me mine et me distille de l’anxiété
depuis des années.
J’ai passé la semaine précédant la soutenance à m’entraîner à exposer, avec
un magnétophone.
Aprés la claque terrible que j’avais prise avec l’exposé préliminaire et raté
devant mon chef hiérarchique de l’époque, JLS. Cette épreuve avait mis le doigt
sur l’importance d’une préparation sérieuse.
Auparavant j’avais utilisé toute la maison de la Croix de Buzy pour paginer
les 300 pages de la thèse avec l’aide indispensable de Chantal. Mais aujourd’hui
il faut partir sur Bordeaux, à la fac de Talence pour 18 h pétantes. !
La 403 est armée et nous partons, Chantal et moi, pour la grande aventure.
Nous prenons la route des Landes et pique-niquons dans les pins, peu avant
Bordeaux. Légère contraction liée à une anxiété bien compréhensible. Mais
quand je pense à l’angoisse immense suscité par mes oraux du bac à Bordeaux à la
suite de l’écrit soutenu à Pau, ma ville, mon anxiété, d'aujourd’hui est de la
chichignotte. Pour le premier oral, celui du premier bac, j’avais mangé au
restaurant avec mon père qui m’accompagnait dans sa voiture et le steak du menu
avait eu du mal à passer. Je me souviens bien de la prof d’histoire-Géo, au
demeurant sympa, qui m’avait traité en riant de gros ours mal léché. Cela montre
que l’action m’était bénéfique et permettait de ma décontracter.
La seconde fois nous avions déjeuné chez un ami de mon père, alpiniste émérite
J. Soubis et sa charmante épouse.
Parmi les épreuves soutenues seule me revient en mémoire la présentation des
mathématiques, qui fut un succès. Un comble pour moi qui ne brille généralement
pas dans cette matière. Entre un échange oral et une feuille blanche
mon choix était vite fait ! Les épreuves orales me conviennent mieux.
Nous arrivons donc à Bordeaux bien avant l’heure convenue pour la soutenance.
Plutôt que de poireauter sur place il faut mettre ce temps libre à profit ainsi
que ce déplacement à Bordeaux.
Nous avons l’adresse d’une fabrique de carrelages de grès sise dans l’immense
banlieue commerciale de Bordeaux. Ces carrelages de grès sont ornés d’empreintes
de feuilles du plus bel effet et je compte faire un dessus de table avec. Nous
trouvons la fabrique - un vrai miracle - et nous faisons affaire avec le sentiment
du devoir accompli et de n’être pas venus à Bordeaux pour rien... ou presque !
Il est ainsi des moments où l’échelle de valeurs perd tout sens.C’est parfois comique.
Il était temps de regagner Talence, lieu de la soutenance programmée. Las !
C’était le jour des départs en vacances concrétisé par des bouchons immenses
qui bloquaient les sorties de Bordeaux. Evidemment ces bouchons sont des monstres
froids qui se moquent bien de l’heure de soutenance d’un pauvre impétrant
qui a mis des années à préparer ce moment.
Il ne sert à rien de s’énerver, advienne que pourra. j’ai les grès c’est le
principal ! Tout n’aura pas été perdu, histoire de se rassurer.
Chance insolente, nous débarquons peu avant le jury, le temps d’installer
le matériel nécessaire pour la soutenance.
Et, ô agréable surprise, tout le labo est venu assister à la soutenance pour
m’encourager et peut-être aussi par curiosité, il s'agit les personnes importantes,
témoins vivants et complices de mes années de recherche. Et voilà Jane, Michel
et Calixte perchés sur les gradins les plus élevés de l’amphi en train de déguster
un saucisson de compétition arrosé d’un rouge de bon aloi. Sans eux il n’y aurait
eu personne dans le vaste amphi, exceptée Chantal perdue dans les innombrables travées.
Le président du jury se fend d’un petit discours destiné à détendre l’atmosphère.
C’est ensuite à mon tour d’exposer l’essentiel de mes recherches. Je n’ai pas le
souvenir précis de ma prestation sauf qu’elle fut correcte, sans fausses notes et
respecta la durée règlementaire pour éviter d’énerver le Jury. Je sais que certains
de ses membres ont été choisis par pure diplomatie dirais-je. De brefs coups d’œil
m’indiquaient qu’une minorité suivait attentivement ce que je disais et prenait des
notes, un autre regarde les mouches voler en baillant, un autre feuillète l’ouvrage,
l’air inspiré. Tout cela sent la cérémonie rituelle obligatoire. Je sais que mon
travail est bon et que le jury n’y comprend que pouic. Mais peu lui importe. Nous
verrons aux questions posées la pertinence de leur analyse. Je ricane intérieurement.
Et nous y voilà. JLS et CL se sont faits discrets ne voulant à aucun prix me mettre
en porte à faux. EP grâce à laquelle j’avais pu intégrer les LCP et dont je tenais
absolument qu'elle fasse partie du jury. Elle que j’ai connue toute jeunette à croquer
lorsqu’elle débuta ses cours de Chimie à la fac où, par manque de place elle était
obligée se faire deux fois le même cours. Disposant de temps libre j’assistais au
doublon ce qui m’évitait de réviser tristement seul à la maison, avec en prime
un prof qui me plaisait (c’était bien le seul) et que j’avais plaisir à regarder
et à écouter, qui transmutait la Chimie en science divine, pour moi elle était un
ange savant du paradis des chimistes descendu sur Terre. Un jour elle me remarqua et
fit même une réflexion qui était loin d’être désobligeante. Je lui en suis toujours
gré. Un ange mérite amour et respect. Une maladie l’ayant obligée d’abandonner
son travail et le suivi de mes recherches JLS avait cyniquement sauté sur l’occasion
pour choisir un autre maître de thèse, JLD, selon lui plus connu (encore une concession
minable à son chef qui voyait grand, comme d’hab, sauf qu'on ne l'a pas convié au
jury - bon débarras !). J’ai dû me coltiner JJD et son labo à Bordeaux durant des
années. Il faisait partie du jury évidemment lui qui regardait avec dédain nos
micro-pilotes et se croyait obligé de faire des remarques "intelligentes" qui
mettaient le labo en joie ! Seuls JLS et CL semblaient suivre attentivement ce
que je disais attentivement ce que je disais ou montrais par des diapos par moi réalisées.
Pour compléter le jury il faut un président, le plus capé possible. Choix de
JJD sans aucun doute, le professeur L parfait inconnu pour moi mais régnant
sur le jury comme Louis XIV sur son peuple, faisant fi des détails à tel point
que nous ne l’entendîmes point. Et pour parachever la brigade et m’aider à trouver
du travail après la thèse, un obscur directeur de la SNPA, JC qui n’avait pas bonne
réputation dans le civil et que je découvrais ici.
Les questions du jury ont volé en rase-motte et je n’ai pas échappé à la coquille
fatale de la page xxx. Faut bien dire quelque chose. Après quoi je fus déclaré
Docteur es Sciences. La belle jambe pour trouver du travail ! Je m’en aperçus
par la suite.
Parmi les personnes qui m’ont bien aidé et qui devraient être là je pense à
François Gugumus et Thomas Piacentino en particulier, l’un théoricien de haut
niveau maîtrisant parfaitement les mathématiques et l’autre un génie du calcul
informatique (à l’époque des cartes perforées !).
Tous ces salamalecs terminés tout le monde alla dîner dans la campagne bordelaise
(sûr que certains n’étaient venus que pour ça). L’excellent repas, bien arrosé,
se termina fort tard. Et dans la nuit lunaire, imprégnés d’alcool et de la
satisfaction du devoir accompli, nous fonçâmes au bercail, le pied au plancher.
Insouciante jeunesse.
Mon cycle d’études était terminé, j'étais Docteur es Sciences. Tout restait à
faire à présent. Mais pour le moment je suis en vacances, en grandes vacances
peut-être même trop grandes. Je ne sais quand elles seront terminées et j’en
profite dans ma tête car je sens confusément qu’au-delà d’une inquiétude
légitime, l’immense satisfaction que je ressens balaye tout ce qui pourrait
nuire à mon moral. Je voudrais que le temps s’arrête pour être habité par
cette béatitude le plus longtemps possible. Ô Temps suspends ton vol écrit le
poète.
Samedi 1er juillet 1972 avec Anfoy à Sesto
Pour me dégriser et me remettre des émotions de la veille, je vais chercher
François pour tout lui raconter tout en grimpant la Verte. Je redescends
petit à petit de mon nuage.