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1956 jmo

Emergeant des brumes du passé, l'ami Gérard - Récit.

(Environ 80 liens illustrent le récit)

en vélo … à la mer … ou le prix de la liberté

Au-delà de l’anecdote on retrouvera clairement dans le
récit de ces souvenirs, parfois étonnamment précis malgré
l’éloignement du temps, tout à la fois l’attachement
(inculqué) des adolescents aux valeurs familiales, scolaires,
voire religieuses et leur grande envie d’envoyer tout balader…
mais pour aller où ?

Pour nous les enfants notre prime jeunesse fut quelque peu nomade,
en relation avec les activités professionnelles de notre père,
puis la famille se fixa. A Pau.

Nous habitions une charmante et solide
"petite maison ", construite en pierre d'Arudy par l'entreprise Loria.
C'était le cadeau de Blanche à son fils Robert,
à l'occasion de son mariage avec Maïté, le 22 novembre 1938.
Elle avait été édifiée en bordure d'un champ
contigu au jardin de sa demeure et fut "opérationnelle" en 1939.
Nous l'appelions "petite" en référence à celle de notre grand-mère Blanche ,
qui habitait ce que nous considérions
comme une demeure somptueuse. De grandes pièces avec une hauteur de
plafonds démesurée entouraient un "hall" central à verrière, ce qui
permettait de justifier le nom quelque peu pompeux de El Patio à cette villa.
Notre petit univers d'enfant, à Pau, se cantonnait à la
"petite maison" et son grand jardin dont les parents avaient
imaginé qu'il serait une sorte de paradis pour nous, loin du monde et de ses fureurs.
Pour se cacher des voisins notre père avait planté des
haies de bambous de diverses espèces, matière première de
choix pour construire des cabanes. Dans le champ proprement
dit il installa toute la variété d'arbres fruitiers que l'on
peut souhaiter dans nos régions et dont les fruits ont enchanté notre jeunesse.
Une longue allée bordée de peupliers, fermée par un portail,
tenait jardin et maison à l'écart d'une rue, d'ailleurs
peu fréquentée à l'époque (Av. de Lons). Parfois advenait un petit camarade.
Nous vivions donc dans un lieu protégé, autosuffisant, et nous ne
le quittions que pour aller camper dans des lieux encore plus isolés,
dans la montagne pyrénéenne.
Il me semblait que la conquête du monde "extérieur", en autonomie
lucide et volontaire, et non pas à fond de cale dans une auto qui
nous transportait vers des lieux non spécialement choisis et sans qu'on connaisse
le chemin emprunté, passait presque forcément par
l'utilisation personnelle d'un vélo. Très tôt cette nécessité se fit jour.

Nos amis les vélos

Amis peu exigeants nos vélos nous accompagnaient partout sans rechigner...
et nous amenaient là où nous avions choisi d'aller !

Ah mon premier "vrai" vélo acheté d'occasion et qui me fut offert pour mes sept ans ! L'âge de raison m'avait-on plusieurs fois répété. La couleur rouge du fier destrier, passablement écaillée, ne me plaisait pas, et j'entrepris de le repeindre avec amour en bleu clair sous l'œil bienveillant de mon grand-père Alexandre , dans le petit atelier de son domicile, le Chalet MaryAlex. Attentif à mon travail, et malgré mon impatience, il prit soin de garder mon vélo enfermé plusieurs jours pour laisser sécher correctement la peinture. C'est l'un des bons souvenirs que je garde du seul grand-père que je connus, un rescapé des tranchées de Verdun ,l'autre , Jean-Marie , étant mort en 1914, victime collatérale comme on dit aujourd'hui, de la Grande Guerre.
A moi maintenant les courses échevelées dans le quartier, et plus loin si possible, finis les emprunts sauvages des vélos des parents, et les acrobaties obligatoires pour faire rouler ces engins surdimensionnés pour nos petits gabarits d'enfant. Suspendus par les mains au guidon, la tête penchée sur le côté pour voir la route et la jambe droite passée sous la barre du cadre afin d'atteindre la pédale, nous, les enfants, avions pris la (mauvaise) habitude d'aller nous promener ainsi, sans permission aucune. Et même sur la Grande Route, strictement interdite. Nos "grandes expéditions" n'allaient guère plus loin généralement que le Chalet MaryAlex, pour faire une surprise à Mamie , notre grand-mère, ou rendre visite à quelques cousins et autres petits camarades demeurant dans les parages. Et pendant ce temps-là notre pauvre mère cherchait partout son vélo et se rongeait les sangs à notre sujet…
La bicyclette bleue me fit bon usage puis devint trop petite pour moi. Il fallut à nouveau recourir aux vélos d'adulte. Le principal était de rouler.
Mon nouveau vélo, celui des 14 ans, d’une belle couleur verte et le dernier que je pus posséder dans mes jeunes années, je l’avais gagné et ce fut une belle satisfaction. Au départ un marché proposé par mon père : il s’agissait de rendre au grenier de la maison familiale du 5 avenue de Lons à Pau, sa virginité originelle en y mettant de l’ordre et en l’équipant d’isolants en laine de verre pour réduire les frais de chauffage. Faut vous dire qu’en ce temps-là la technologie n’avait pas encore inventé la laine de roche compacte, peu sujette à émettre une multitude de particules agressives qui se collaient sur tout le corps et empoisonnaient les poumons comme la laine de verre des années cinquante pouvait le faire. Je bénis le ciel rétrospectivement que ce ne fut pas de l’amiante !!! (on n’en était pas bien loin en réalité). Ce fut un beau chantier que je menais seul et à bien (ça me démange rien que d’y penser !).
En ces années 50, le vélo – la bicyclette devrais-je dire – tenait une place de choix dans nos activités extra-scolaires. Ce petit véhicule pratique et économique offre autonomie et sentiment de liberté; sentiment seulement car il cache en fait l'obscure réalité des choses de la vie, remplie d'obstacles à ce qu'on appelle la liberté, comme on le verra plus loin.
Peu importe, pour ceux qui vivent leur jeunesse au jour le jour, la tête remplie de joyeuses illusions, de rêves et d'étoiles. Dès l’arrivée du printemps, sitôt les devoirs du soir terminés et rendus, après «l’étude surveillée» de cinq à sept au collège (Immaculée Conception), une joyeuse équipe s’égayait sur les vélos à travers la ville, en se "tirant la bourre" à qui mieux mieux. C'était à celui qui irait le plus vite ou qui serait capable de remonter n’importe quelle rue en pente de la ville sans mettre pied à terre. A Pau le choix ne manque pas et régulièrement les «côtes» les plus revêches nous mettaient à l’épreuve. Sans compter les défis fous que nous nous lancions : "Cette côte t'es pas cap' de la descendre sans toucher à tes freins !!". Et nous tentions le démon. Personne n'est mort.
Manière de faire revivre le passé citons pour le plaisir quelques-unes des rues pentues que nous apprécions particulièrement. Ainsi la raide côte du Rat comme nous la nommions (rue Mulot , que mon grand-père Alexandre, avait, selon la légende, dévalé à tombeau ouvert avant de s'encastrer dans la porte d'un immeuble de l'autre côté de la rue d'Etigny), la côte de la Fontaine (rue René Fournets), la côte du Moulin, redoutable avec ses deux virages, une autre proche de la villa Nitot (au voisinage du parc nautique qui n’existait pas encore, et qui a été rabotée depuis), la côte au Nord de l’avenue Trespoey (avenue du Pic du Midi ?). Les autres ne nous semblaient que roupie de sansonnet : côte Marca, avenue Poeymirau (le circuit automobile de Pau), avenue de la gare , côte du Château d’Este, Chemin des Marnières et autres…
Notre technique, et aussi nos machines, tout élémentaires qu’elles fussent, nous permettaient en général de mener à bien nos entreprises vélocipédiques, nos défis et nos compétitions, avant de regagner promptement nos pénates pour l’heure du repas familial. Sinon gare !
Notre rayon d’action, assez court durant les soirées de la semaine, prenait de l’ampleur le jeudi après-midi, ou après la messe et le catéchisme du dimanche au collège. Parmi les petits camarades sportifs et amateurs de vélo qui participaient à ces expéditions j’ai le souvenir de Philippe Dubourg, pour lequel une sortie mémorable en tenue du dimanche dans les chemins boueux de la campagne béarnaise provoqua les foudres de ses parents, affolés par l’état lamentable de son uniforme et de ses chaussures vernies maculées de bonne boue. Nous nous étions égarés dans un lacis de chemins de terre entre Idron et Morlaas qui ne débouchaient nulle part et se perdaient dans les champs. Et quand enfin, à près d’une heure de l’après-midi nous échouâmes sur une voie bitumée malheureusement dépourvue de signalisation, nous ne savions plus du tout où nous étions, ayant perdu tout repère d’orientation (entre la sortie du collège et ce moment des nuages avaient envahi le ciel et cachaient le soleil). Nous n’avons pu retrouver la bonne route que grâce aux indications fournies par un paysan du cru qui rentrait ses vaches. Il marmonna quelque chose du genre "Diu biban..." en nous regardant partir sur nos bécanes crottées.
Je laissais Philippe boulevard d’Alsace-Lorraine à Pau, dont je me souviens qu’il hésitait fort à passer le seuil de sa maison, et me ruais avenue de Lons, au domicile familial, où évidemment tout le monde avait mangé et qu’en guise de punition je fus privé de repas et non pas seulement de dessert ! Un discours circonstancié avait dû accompagner la punition, discours dont je n’ai plus les termes en mémoire mais dont tout un chacun peut deviner le contenu. A cette époque, pas de portable, ni de cabine téléphonique non plus. La félicité … Mais il ne fut plus question de virée dominicale avec l'ami Philippe, sans doute un peu refroidi et plus surveillé que jamais !
Ces sorties se faisaient sur le thème de la compétition, du challenge dirions-nous aujourd’hui. Qui va le plus vite, qui monte la côte la plus raide, qui ose descendre telle dangereuse déclivité sans toucher les freins (qui n’existaient pas toujours !), qui peut faire le plus de kilomètres entre l’heure de sortie du collège et celle du repas familial (20 heures en général), qui ose fureter le soir dans les quartiers peu recommandables du Hédas à Pau à cette époque … Jusqu’à lancer des défis aux plus riches d’entre nous qui possédaient (déjà !) des engins motorisés.
Ainsi, malgré le moteur de son engin poussé à fond, Philippe Nahmann, sympathique camarade rentré récemment d’Egypte n’a jamais pu me rattraper. Il fut admiratif de la performance et pour fêter cet exploit il nous invita à l'Aragon, Bd des Pyrénées à Pau, et nous initia aux délices du Guignolet Kirsch ! Evidemment les performances des machines de l’époque permettaient encore ce genre d’exploit, et de plus ces «sprints» ne duraient que quelques centaines de mètres, fort heureusement. Mais preuve était faite qu’un simple vélo pouvait encore aller plus vite qu’un cyclomoteur. Nous avons dit vélo, car c’est à lui que nous attribuions ces performances. Les temps ont changé…
Cependant l’envie me prit de faire plus, en mettant de côté l’aspect compétition, et en privilégiant celui de la performance. N’allez pas croire ! Corollaire de nos activités vélocipédiques, et simples petits cyclistes que nous étions, nous nous intéressions naturellement au monde du vélo de compétition, au record de l’heure et aux géants du Tour de France. A cette époque Anquetil commençait à faire parler de lui, et nous lui vouions une grande admiration. Nous nous lancions des noms de champions auxquels nous n'hésitions pas à nous identifier, tels : Louison Bobet, Gino Bartali, Fausto Coppi, Kubler, Koblet et autre Robic... le record de l’heure sur piste semblait à notre portée !
Mais nos pauvres vélos ! Sans dérailleur à l’origine, ou cassé depuis longtemps, une taille approximative, une selle défoncée, des freins improbables (combien de fois dans les descentes le seul moyen de contrôler un tant soit peu la vitesse de l’engin avalé par la pente était de tirer sur un cable que rien ne reliait à une quelconque poignée de freins mais fort heureusement à deux patins, généralement usés), sans lumière lorsque la nuit nous surprenait, des pneus toujours au bord de la rupture d’anévrisme.
Mais enfin c’était nos compagnons de tous les jours, fidèles pour nous amener au collège, vaillants pour participer aux compétitions extra-scolaires, courageux pour supporter les diables que nous étions, sans foi ni loi de mécanique, peu soucieux de l’entretien de nos montures pourtant outrageusement sollicitées. Nous les aimions mais de cet amour égoïste qu’ont les enfants pour leur mère : malheureux sans elle, ils ne lui sont d’aucun secours quand elle en aurait bien besoin.
Le superbe vélo reçu pour mes 14 ans, fruit de tous mes rêves possédait, si je me souviens bien, une splendide roue libre à l’arrière avec trois pignons utilisables avec un dérailleur. Trois vitesses, le luxe suprême ! Mais, avec le niveau d’entretien signalé plus haut, et étant donné l’usage intensif de la machine, les trois «vitesses» furent rapidement réduites à une seule, celle du milieu, et le levier du dérailleur devint obsolète. Peu importe, il suffit de s’adapter, et des soucis en moins. Au diable la technologie ! On raccourcit un peu la chaîne, et puis voilà !

Rapidement la selle devint un objet informe. De cuir de qualité moyenne, elle passait des journées entières sous la pluie, soit que le garage à vélo de l’école fût plein, soit plus simplement que le pauvre biclou restât dehors aux quatre vents. De façon surprenante sa forme bizarre la rendait néanmoins confortable Un peu d’huile sur la chaîne quand elle grinçait trop était la seule concession aux contraintes de l’entretien. L’électricité nécessaire à l’éclairage était fournie par une dynamo entraînée par une roue et les lanternes étaient disposées sur les garde-boue. Ce dispositif, utile et légal ne nous plaisait pas. Les vrais vélos, ceux «de course» n’en possédaient pas et ils étaient nos références. Cependant je décidais de garder un guidon droit et non un guidon «de course» cintré, peu adapté à la circulation en ville.
Comme vous pouvez le voir nous faisions dans le modeste, le simplifié, le radicalement fonctionnel. Ce qui cachait une certaine négligence. Mais que font les parents ! Le vélo était avant tout deux roues qui nous permettaient d’aller plus vite et plus loin qu’à pied. Donc des lumières et tout le falbala…Oui, et deux choses encore : la plaque d’identité devant figurer sur le cadre et l’espèce de carte fiscale, une vignette avant l’heure, que nous devions toujours avoir sur nous afin de pouvoir la présenter aux représentants de l’ordre qui ne manquaient jamais de procéder à cette vérification lorsque nous les croisions sur les routes de la campagne béarnaise. Nous n’étions pas toujours en règle et il fallait alors décliner les noms, prénoms de nos parents et même de nos grands-parents, à notre grand étonnement. Nous trouvions cocasse d’être obligés de connaître l’arbre généalogique de notre famille pour avoir le droit de nous promener sur les routes de notre pays. Nos hésitations faisaient froncer les sourcils des pandores, déjà bien brocardés par l’ami Georges Brassens qui commençait à être connu, surtout pour ses démélés avec la censure et que nous adorions. Il fallait enfin justifier de quelque argent pour ne pas être suspecté de «vagabondage», ce qui était (est toujours ?) considéré comme un délit.
Comme on peut le voir, après la discipline familiale nous étions confrontés à celle de l’école, et dès que nous mettions le nez dehors, dans un espace que nous pensions «de liberté», une autre forme de discipline intervenait. Mais cela ne nous décourageait pas. Nous étions sûrs que, plus grands, nos droits seraient reconnus et que nous aurions toute latitude pour faire ce que bon nous semblerait… La suite fut plus nuancée …

Galop d’essai et coup de maître

Afin de nous tester sur de longues distances plutôt que sur de courtes pentes revêches et en profiter pour prendre l’air loin de chez nous, j’arrive à convaincre un jeune camarade de collège dynamique et décidé, Gérard à venir faire avec moi une balade en vélo. Cela s’appellerait du cyclotourisme aujourd’hui. Si le concept existait dans les années cinquante, il ne concernait qu’un nombre très faible de pratiquants. En dehors des villes, ou au voisinage des villages, lieux dans lesquels la bicyclette rendait de fieffés services, on ne rencontrait pas de cyclistes, ou si peu.
Le parcours que je propose à Gérard part de Pau bien sûr pour passer par Oloron, puis Arudy via le bois du Bager et retour à Pau par Rébénacq et Gan. Pour un début ce n’est pas mal. Au sortir d'un mois de février rigoureux (-15° à Pau) il sera bon de se dégourdir les jambes !
Mardi 1er mars 1956 nous nous retrouvons à 8h30 à l’intersection du Boulevard d’Alsace-Lorraine et de l’avenue Jean Mermoz. Nous emportons un petit casse-croûte, un demi-litre d’eau chacun dans le bidon d’aluminium du vélo et une vieille carte Michelin. Nous ne portons pas de vêtements particuliers, seulement un anorak, en cas.
Quel bonheur de remplir ses poumons d’air frais et de foncer tête baissée vers la sortie de la ville, en descendant en trombe la rue qui mène au Pont du IV Juillet au-dessus du gave vers Jurançon. Ça part très fort. A Gan, après 7 km, nous tenons conciliabule. La route nationale qui rejoint Oloron est trop fréquentée à notre goût (déjà !) et nous jugeons plus agréable de prendre le chemin des écoliers qui passe par Lasseube et Estialesq. Nous sommes arrivés tellement vite à Gan qu’il nous semble déjà que notre balade va être trop courte, et que quelques extras ne peuvent que l’agrémenter. D’ailleurs Gérard est passé par Estialescq avec ses parents récemment et il m’assure que c’est facile et sans problème. Va donc pour Estialecq !
Cette route est très touristique, tout à fait charmante, sans la moindre circulation mais elle a un profil de montagnes russes. La moyenne tombe ! Les 23 km de Gan à Oloron nous prennent plus d’une heure, et nous nous demandons si nous avons bien fait de passer par là. Gérard était en voiture lorsqu’il l’a parcourue avec ses parents et il n’avait pas remarqué le relief ! Cependant il n’est pas 10 heures du matin lorsque nous caracolons sous un beau soleil dans les rues d’Oloron, qu’il faut traverser pour rejoindre après 8 ou 9 km le village de Lurbe-Saint-Christau, à la porte de la majestueuse forêt du Bager. Tout va bien jusque là, et dès Lurbe passé, nous nous sentons sur le retour.
Nous pique-niquons au bord d’un ruisseau juste avant le bois du Bager proprement dit. Ces grandes forêts et la proximité des premières montagnes (Mail Arrouy, Escurrets…), confèrent un caractère d’aventure à notre équipée. Qu’il nous semble loin le collège, qu’elle est loin la maison familiale. Nous avions coupé les ponts, nous nous sentions légers et libres et je me souviens que, tous les deux, nous partagions cette euphorie. Et si on ne rentrait pas ?. Avec nos petits mollets nous étions sûrs de pouvoir aller n’importe où. Gérard avait en plus l’art et la manière de lier conversation avec les «naturels» du pays pour leur soutirer des renseignements sur le chemin à suivre (la signalisation était loin d’être ce qu’elle est devenue aujourd’hui) ou prendre des nouvelles du pays. Tout allait bien.
En guise de digestif nous traversons la forêt du Bager, un peu sévère en ce début mars car les arbres à feuilles caduques sont encore nus, mais la majesté du lieu nous enthousiasme. Nous nous en imprégnons et l’adoptons. Sans que nous nous en doutions un lien profond se crée avec les pays que nous découvrons aujourd’hui, un lien d’amour dont nous ne pourrons plus nous passer à l’avenir. Nous sommes victimes du syndrome de la terre natale vers laquelle toute sa vie on aspire à revenir, ou bien à ne pas la quitter, surtout quand elle est si belle.
Nous sortons tout ébouriffés du bonheur des merveilles rencontrées dans la grande forêt, de laquelle nous nous attendions à voir surgir à chaque instant ours sauvages et phacochères en délire. Mais le grand silence de ces lieux majestueux nous impressionnait tout autant.
Nous arrivons à Arudy en pleine forme, juste échauffés, et joyeux d’avoir si bien négocié cette première partie du parcours. Ah ah ! on aurait bien aimé les voir les «autres». Nous ne pouvons nous empêcher, affreux gamins que nous sommes d’évoquer les petits camarades de collège, un peu trop choyés et vite fatigués, et que nous aimions faire souffrir. Gosses de riches ! Les parents de Gérard, bien que de conditions modestes, lui font suivre sa scolarité dans un collège privé qui ne bénéficie pas encore des subventions d’état. Il faut savoir compter. Quant à moi, ressources ou pas, mon père a élevé ses enfants à la dure, dans le culte de la performance. Etre le meilleur était tout juste suffisant ! Zéro défaut !
Bon. La journée est à peine entamée, nous avons des fourmis dans les jambes et surtout aucune envie de rentrer à la maison à la mi-journée. Au lieu de revenir directement sur Pau nous décidons donc d’effectuer un petit détour par Nay, via Mifaget et Bruges, une vingtaine de km en plus sur notre plan de route initial.
Ces routes faiblement vallonnées se laissent parcourir sans peine. Juste un peu mal aux fesses, et encore…
Au carrefour des routes de Nay et de Lourdes, nouveau dilemme. Rallier Pau, comme le bon sens devrait nous le dicter ? Car en effet pour une première sortie au long cours, le contrat avait été bien rempli. Le retour par la morne plaine de Nay ne nous disait rien. D’autant moins en ce qui me concernait que je connaissais bien la route Pau-Bizanos-Igon et retour pour l’avoir parcourue un certain nombre de fois avec ma maman et mon petit frère Pierre pour rendre visite, généralement le jeudi après-midi, à ma sœur Christine pensionnaire dans l’Institution religieuse qui faisait la réputation du petit village d’Igon. On allait généralement se promener le long du gave avec la «prisonnière».
Igon, Bétharram, deux mots qui sonnaient comme le tonnerre dans la bouche de notre père. Ceux qui travaillent mal seront mis pensionnaires, à Bétharram pour les garçons, à Igon pour les filles. Pensionnaire ! Terreur ! Finies les petites balades du soir après l’école, la pêche aux "pesquits" ou aux écrevisses dans "notre" petite rivière l'Ousse-des-Bois et les essais d'engins flottants, finies les lectures sauvages tapi au fond du lit, sous les draps lorsque toutes les lumières sont censées être éteintes, finie la construction de la cabane jamais terminée au fond du jardin, adieu mon élevage de tritons , mes observations d' astronomie et mes expériences de chimie et d'électricité dans le garage, bye bye tous ces petits riens qui enchantent le quotidien, et donnent un goût délicieux à la vie. Sans compter la terrible réputation de ces institutions auprès des collégiens de la région. J’avais frôlé la sanction, mais ma sœur Christine, très dégourdie pour son âge, indépendante et pas toujours obéissante – et pas forcément attentive aux préceptes du père en ce qui concernait les études – y avait eu droit.
Donc cette région il fallait la fuir au plus vite ! Direction Pontacq ? Le détour n’était pas énorme, mais l’itinéraire pour rallier Pontacq nous parut compliqué (nous devions déjà être un peu fatigués). Et là, comme inspirés par l’odeur de sainteté répandue par le collège de filles d’Igon, nous eûmes tous deux, Gérard et moi, la même idée : "et si l’on passait par Lourdes ?"
Notre virée prenait de ce fait une toute autre envergure ! Nous passions d’une simple petite balade de collégiens en goguette à un véritable pèlerinage vers la ville sainte ! Cette perspective nous donna des ailes… toutes relatives cependant !
Le trajet vers Lourdes commençait à nous éloigner sérieusement de nos bases, et nous savions bien qu’une fois arrivés à Lourdes, 40 km allaient encore nous séparer de Pau, de chez nous. Serons-nous capables ?
Gérard a des parents propriétaires d’un hôtel à Lourdes, oncle et tante, l’occasion de les saluer. Nous les gamins sommes très respectueux des «grands» et aimons à voir reconnus nos mérites par eux. Sûr qu’ils vont être étonnés !
En attendant nous commençons à «ramer» sur la route qui passe par Lestelle (Bétharram est de l’autre côté du gave, tant mieux et bon vent !), et Saint-Pé-de-Bigorre. L’air de rien, ça monte ! Et la route est pas mal accidentée. Les mollets souffrent, et leurs propriétaires aussi. Il ne nous reste rien à grignoter ni à boire. Nous pensons faire le plein à Lourdes. Mais Lourdes c’est où ? Il est loin le bel enthousiasme du matin sur la route d’Oloron. Nous avons l’impression que c’était un autre jour, au cours d’une autre balade. Le temps s’est couvert, et la radieuse lumière qui encore au carrefour Nay-Lourdes éclairait notre route a disparu. Nous sommes au charbon, prisonniers d’un défi que nous nous sommes imposé. Gérard, qui commence à douter, affirme que si la Vierge Marie lui en donne la force, il ira déposer un cierge à la grotte de Massabielle de Lourdes !
Cette fois nous l’aurons mérité le pèlerinage. Car tous les ans, le 8 décembre, le collège organise, selon sa tradition, un pèlerinage officiel. Des cars nous déposent à Lourdes et nous avons droit à la totale : messe, sermon, bénédiction et chemin de Croix tout le long de la rampe qui mène à la basilique. Journée exceptionnelle qui nous sauve malgré tout de la monotonie rigoureuse des pères abbés qui nous prodiguent les enseignements laïques et religieux tout le restant de l’année. Nous avons même une petite grotte de Massabielle en réduction dans le parc du collège. Des répétitions y sont célébrées avant le grand jour. Quel crédit et quelle foi accordions-nous à tous ces salamalecs ? Je ne puis le dire aujourd’hui. Nous faisions ce que l’on nous demandait de faire et faisions semblant de croire les vérités transcendantes. Toute métaphysique avait disparu pour moi durant les années qui ont suivi la Première Communion, à l'âge de 8 ans. Pourtant jusque là une foi extraordinaire m'avait pénétré. Quelle chose fantastique – et quelque peu inquiétante - d'être sûr et certain qu'un Dieu bienveillant a créé le monde dans lequel nous vivons et veille perpétuellement et individuellement sur nous. La foi s'en est allée, bousculée par des doutes, les craintes existentielles provoquées par des sentiments de culpabilité, la peur du "péché mortel", de l'offense indélébile qui pourrait nous marquer à jamais ici et dans l'au-delà, s'il existe. Comment s'en débarrasser ? Peut-on vivre avec ? A-t-on seulement le droit de refuser tout ça ? Peut-on y échapper en n'y pensant plus ? Pourquoi un péché originel ? Pourquoi mettre dans la tête des enfants tout un attirail de lois divines, de paradis ou de feux éternels de l'enfer et tous ces risques de refoulement générateurs de névroses ? Oui, ils étaient prodigieux les efforts de la part de notre encadrement religieux au collège pour célébrer la foi, à défaut de la susciter : catéchisme, retraites spirituelles, messes pluri-hebdomadaires, confessions (j’y échappais la plupart du temps, car comment avouer cet immense péché sacrilège qu'est le doute du dieu suprême, dont on accepte malgré tout d'en recevoir les sacrements ?), communion, sacrements justement, saluts, vêpres, prières avant et après chaque classe et aux grands moments de la journée (matin, midi, seize heures), en rang, les bras croisés et jusqu'aux yeux baissés. Le résultat ? Certains d’entre nous ne croyaient plus en rien. Nous laissions faire, en ruminant au fond de nous-mêmes que plus tard nous adorerions le dieu de notre choix, ou pas de dieu du tout, ni de vierge, ni de saint. Saturés et non convaincus nous étions. Avec leur rigueur et leur discipline les curés avaient échoué dans leur entreprise. Ils ne savaient pas parler au cœur de leurs ouailles. Nous n’avions plus peur de l’enfer et ne croyions pas du tout au paradis. Que restait-il alors ? Comme un regret quand même, et aussi des remords…Mais aussi, envers et contre tout, et gravés en nous-mêmes, des sursauts de croyance, le respect de certaines valeurs, un système de références qui nous conféraient une morale presque rigide. Je n'oublie pas que cette transition de la foi au scepticisme, faisant de moi un agnostique, fut très dure et se révéla longtemps inavouable, aux autres comme à moi-même. Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai préféré que mes enfants ne soient pas baptisées, les laissant libres de choisir.
Et pour le moment il fallait prosaïquement arriver à Lourdes sans traîner si nous voulions regagner nos pénates à temps pour ne pas subir les inévitables foudres parentales, et se voir interdire toute autre escapade. Et avoir l’honneur de déposer un cierge à la Grotte. C’était le souci prioritaire de Gérard, son vœu le soutenait, renouvelait ses forces, lui faisait croire en la légitimité de sa démarche insolite. Sans compter que cela nous faisait bien rire tous les deux. Y aura-t-il un miracle ? Le miracle ce sera d’arriver !
A force d’encouragements mutuels et de petits coups de pédale nous atteignons la cité mariale, sensiblement à l’heure du goûter. Gérard hésite quant à l’adresse de ses oncle et tante. Oh là ! Pas de blague, nous comptons bien sur un petit en-cas pour nous réconforter ainsi qu’un franc six sous pour acheter le fameux cierge.
Après avoir tourné un long moment dans les rues de la ville la mémoire revient à mon petit camarade et nous finissons par dénicher l’hôtel. Nous sommes reçus avec sollicitude, engouffrons un bon goûter pris rapidement, et nous repartons en nous répandant en moult remerciements émus. La bénédiction de l’oncle et de la tante nous accompagne, impressionnés qu’ils sont du vœu de Gérard de vouloir faire ses dévotions à la fameuse Grotte, à l’issue d’un si long cheminement. Pour aujourd’hui ce sera notre grotte, et non cette chose imposée par le collège, dans sa stricte discipline. Nous nous sentons responsables et grandes personnes. Gérard achète un cierge à l’entrée de l’esplanade et va le placer religieusement à l’endroit réservé devant la grotte. Une courte prière (là il m’épate l’ami Gérard quand je le vois à genoux, prosterné, les yeux mi-clos, les lèvres psalmodiant des paroles silencieuses) et nous ré-enfourchons dare-dare nos bien-aimés destriers que personne ne nous a chipés. Il ne faut pas traîner si l’on veut être à l’heure du souper à la maison.
Sanctifiés par notre geste pieux, regonflés par le goûter pris à l’hôtel, nous avons retrouvé une bonne partie de nos forces. Et il nous en faut. Le vent s’est levé et souffle de face, comme dans toute bonne histoire de vélo. Ce vent d’ouest, annonciateur de pluie, nous rend la besogne difficile et diminue la «moyenne». Il nous reste à rouler 40 km qui s’ajoutent aux 100 km déjà parcourus.
Bref arrêt à Espoey où nous rencontrons un camarade de classe, natif du coin, Adrien Pondebat pour ne pas le nommer. Une force de la nature, taillé en rugbyman, qui ne songe que musculation et gros muscles. Il avait toujours considéré nos chétives silhouettes avec un certain mépris, même si nous arrivions à lui «faire la nique» au collège dans des disciplines telles les agrès (barre fixe, anneaux, corde lisse). Mais aujourd’hui il est «bluffé» pour employer un langage contemporain, lorsque nous lui disons que nous venons d’Oloron via Lourdes. Oloron pour lui c’était déjà «terra incognita», étrangère à coup sûr. Lourdes ça lui parlait mieux. Nous venions en quelques instants de remonter dans son estime. Ses remarques admiratives nous insufflèrent suffisamment d’énergie pour gagner Pau après avoir bataillé plus de 15 km sur l’interminable ligne droite de Soumoulou, et arriver à l’heure pile chez nos parents respectifs.
Le lendemain il y avait école et la vie reprit son cours «comme avant». Mais étions-nous toujours les mêmes ? N'avions-nous pas sacrifié, sans nous en douter, à la mode du moment, telle que nous l'apprîmes plus tard en lisant une rétro du journal Sud-Ouest :
Jacques Anquetil, un jour à Lourdes

"C'était au début des années cinquante, la "petite reine" était pieuse ; les grands champions italiens et espagnols de l'après-guerre confiaient volontiers leurs destinées à la Madonne.
Un jour gris de novembre 1953, un jeune homme comme il faut, pâle, ganté, cranté, accompagné de sa mère, faisait discrètement le pèlerinage de Lourdes."


Avec de telles références au diable la modestie, à nous les grandes ambitions !

La Grande Evasion
Que l'on ne se méprenne pas. Il n’y eut pas d’évasion au sens littéral du terme. Nous étions confortables, dans notre école et dans nos familles respectives. Mais les initiatives personnelles étaient rares. Ce n’était pas encore « métro, boulot, dodo », mais nous n’en étions pas loin.
Cependant on ne peut pas enlever de la tête d’un enfant les rêves d’évasion, les expéditions ou les explorations menées selon son bon vouloir et non pas à la traîne d’adultes. Adultes le plus souvent remplis de bonne volonté, et ne pouvant se départir de leur rôle d'éducateurs. Et puis croyant bien faire, ce qui est pire que tout.
Mon caractère indépendant m’inclinait depuis longtemps à me méfier des initiatives des «grandes personnes», surtout des parents, et par dessus tout du père. Ce dernier fonctionnait selon ses critères, et ce qui était bon pour lui était bon pour nous ses enfants, il n'y avait pas à chercher plus loin. Cela marchait parfois, mais généralement il semblait être affligé d’une méconnaissance totale des choses simples qui rendent les gosses heureux. Qu’est-ce que des mioches de 4 à 6 ans ont à faire de gravir une montagne ?? Strictement rien, sauf à ne pas comprendre pourquoi on passe autant de temps à faire souffrir ses jambes et ses pieds pendant de longues et monotones heures sur des chemins malcommodes, remplis de cailloux malveillants.
Mais la montagne était la passion du père, et elle ne pouvait être que bonne et même rédemptrice pour tout le monde, ses enfants en priorité. La plaine était le royaume des « peigne-culs », autrement dit des êtres inférieurs, des culs-terreux qui encombraient la terre, et surtout la montagne quand ils avaient l’outrecuidance de venir y user leurs semelles, et de laisser après leur départ papiers gras, boîtes de conserve et bouteilles vides sur le lieu de leur pique-nique.
C’est à peu prés la leçon que l’on retenait des discours des parents. Il y avait du vrai, je l’avoue, mais aucune tolérance, et encore moins un essai de compréhension. Nous suivions donc le mouvement, et cela nous paraissait naturel. Comme l'était pour nous, dès cette époque, le respect de l'environnement.
La montagne était donc devenue la destination privilégiée de nos vacances depuis notre plus jeune âge, pour nous les enfants. Il y avait des raisons objectives aussi, des raisons professionnelles pour notre père : il contribuait à mettre en place des centres de montagne dans les principaux sites montagnards des Pyrénées occidentales, Barèges, Gavarnie, Cauterets… et la famille suivait. Nous avons ainsi, avec ma sœur Christine appris à marcher à Gavarnie – montée au plateau du Pailla à trois ans, appris le ski à Barèges à quatre ans, gravi des montagnes du Marcadau à même pas cinq ans et couru au Monné et au Vignemale à six ans. Et plus tard avec mes autres frère et sœur Pierre et Hélène combien d’extras sous forme de camping volant dès 1947 dans le vallon de Lutour par exemple (Pierre avait 6 mois), en autonomie complète,l'Ossau en famille en 1949 etc... et tous les étés passés à camper au Marcadau , à Gourette, dans un chalet-bus , ou sous la tente , Cauterets, Orédon … toujours en famille .
Néanmoins, nous les enfants savions exploiter les richesses de la montagne, et s’il fallait en passer de temps en temps par ce que nous considérions comme les caprices alpinistiques paternels, nous prenions grand plaisir à vivre au grand air, en altitude et dans de grands espaces , loin des villes trop civilisées à notre goût. Mais ce n’était pas vraiment la grande évasion. L’encadrement était aussi beaucoup trop strict, à juste titre d'ailleurs.
Et puis il y avait la mer ! Nous n’y allions jamais, ou presque. Je peux compter sur les doigts d’une main les visites familiales des rivages de l’océan. C’était chaque fois un événement.
Surtout la première fois, peu après la fin de la guerre, sur le littoral des Landes, à Ondres, aux immenses plages désertes encore parsemées de blockaus (le Mur de l'Atlantique en comptait 40000), avec, déjà !, les premiers touristes allemands. Le choc devant cette fantastique étendue d’eau ! A la fois un obstacle et un trait d’union quand mes parents m’expliquent que mes petits cousins de Guadeloupe habitent de l’autre côté de cette gigantesque mare bleue, ourlée de vagues en forme de rouleaux.
Et ce que je pense être la seconde fois, l’année des grands incendies des Landes (entre le 13 et le 25 août 1949), dont les fumées brunes étaient visibles de Pau et provoquaient des couchers de soleil étranges. Une expédition mémorable avec mon père et sa petite moto 125 cm3, à l’invitation de la famille Castagnet de Biarritz, rencontrée lors d'un camping à Bious-Artigues , alors vastes prairies bucoliques, depuis noyées par l'eau de retenue d'un barrage. Trois jours de pur bonheur au Port Vieux et à la Baie de Loya près de Hendaye.
Il fallut attendre quatre ans et 1953, pour que, à notre demande pressante, notre père nous amenât ma sœur et moi, faire un peu de camping sauvage du côté d’Hossegor en début d’été. Et pour complètement répondre à notre requête de passer quelques vacances "à la mer", et peut-être aussi pour nous en dégoûter, il nous inscrivit à la colonie de vacances de la Sécurité Sociale à La Négresse, près de Biarritz, villa Mouriscot. Août pour moi et septembre pour ma sœur Christine.
Si Christine s’en accommoda et même en redemanda, ce fut pour moi les plus horribles vacances de toute ma vie. Cette colonie d'une centaine d'enfants relevait plutôt de la garderie disciplinaire que d’un centre d’animation de vacances. La mer était loin et nous n’y sommes allés que deux ou trois fois dans le mois. Les journées se passaient dans une cour poussiéreuse à compter les heures, ou à se bagarrer avec ses petits camarades. Parfois un "chef" sympa (on dirait un mono aujourd'hui) nous lisait une histoire ou nous amenait contempler le lac de la Négresse avec interdiction d'y tremper ne serait-ce que l'extrémité d'un orteil. Salut aux couleurs et hurlements de maximes au petit matin dans la cour précédaient le petit déjeuner. Sieste obligatoire après le déjeuner de midi, que nous étions priés de trouver substantiel et bon par l'intermédiaire d'une chanson qu'on nous obligeait d'entonner. La moindre désobéissance, la moindre rébellion étaient sanctionnées par des châtiments corporels violents. Certains se sont enfuis, d'autres ont récriminé contre la nourriture. Pour ceux-là c'était le fouet. Un jour nous avions tous chanté en cœur "C'est pas d'la soupe, c'est du rata, c'est pas d'la merde, mais ça viendra !" Des responsables furent désignés, selon d'improbables critères que nous ignorions et envoyés chez le directeur. Des cris nous parvinrent du premier étage de la villa… L'époque était dure.
Donc la mer dans ces conditions ne supportait pas la comparaison avec nos séjours idylliques en montagne au bord de petits ruisseaux cristallins ou de lacs émeraudes à chasser les grenouilles ou jouer à cache-cache dans les rhododendrons…
Après cette expérience de la colonie, la mer c'était bien fini ! Plus jamais ça ! Je n'en redemanderai plus !
1954 nous revit en montagne, au bord des petits ruisseaux cristallins et des lacs émeraudes..
En 1955 nous vîmes pour la première fois une mer, la Méditerranée, la Grande Bleue. Il fallut, écrasés à six dans une 403 avec à l'intérieur tout le matériel nécessaire au camping (rien sur le toit !) et entre des parents à cran, pour ne pas dire plus, visiter en quelques jours et en plantant la tente tous les soirs dans un endroit différent, la Costa Brava (Estartit), le Golfe du Lion, la Camargue et ses moustiques, les Maures, l'Esterel , (camping d'Anthéor) , Monaco et la côte d'Azur jusqu'à Menton où nos voisins de tente se firent découper la toile au rasoir durant la nuit et furent dépouillés de leurs papiers et de leur argent. Ces "vacances" finissaient par avoir un goût amer. Cette histoire mérite d'être racontée une autre fois. Non, vraiment c'est autrement qu'il faudrait venir ici me disais-je à moi-même vingt fois par jour. C'est bien connu, un enfer peut se cacher dans des lieux paradisiaques pour certains.
En 1956 un rapide voyage de découverte aux sublimes Calanques de Marseille avec mon père et son amie Paulette – dont il ne fallait évidemment souffler mot de sa présence à ma mère, suspicieuse à juste titre et qui ne fut jamais dupe - acheva de me conforter, fortement cette fois, dans l'idée qu'il fallait être autonome, ne plus dépendre des humeurs et des initiatives de ces sacrés parents. Prendre son envol en fait. J'avais été singulièrement envoûté par le mariage de la mer et des blanches falaises offrant de belles escalades aériennes, les pins, les cigales, le climat et surtout – et cela restait un secret – Maya. "Elle m'a regardé, on s'est regardé" et on s'est plu. L'été, la Grande Bleue, les éblouissantes falaises et ces délicieux émois amoureux de l'adolescence. Un moment de paradis qu'on chérit toute sa vie.
Et que l'on souhaite prolonger ! Ainsi donc et selon l'adage selon lequel l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même je formulais le projet secret de revenir ici par mes propres moyens - c'est à dire en vélo - pour retrouver mon amie, la mer et les cigales.
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La mer ce serait l'océan en fait, car la belle bleue, malgré Maya, était vraiment trop éloignée pour de petits cyclistes de 14 ans et le peu de temps dont ils disposaient. Quel regret, que je traîne encore… Et quant à y aller en train…sans financement ni autorisation, je n'y pensais même pas.
Depuis la mémorable virée de mars avec mon ami Gérard (voir plus haut) nous avions entretenu la forme par d'autres balades moins spectaculaires mais presque aussi exigeantes tel ce joli circuit parcouru le samedi 18 mai 1956 entre Béarn et Pays Basque sur plus de 130 km.
Gérard adhéra tout de suite au projet que j'avais élaboré et qui m'avait fait bien rêver : partir en autonomie complète par le Pays Basque jusqu'à Saint-Jean-de-Luz et Hendaye pour y séjourner plusieurs jours. Nous aurions l'océan pour nous tout seuls, et peut-être une petite Maya pensai-je en moi-même. Nous avions convenu de la semaine du 6 au 11 août 1956, période disponible pour nous deux, les "grandes vacances" ne nous rendant pas finalement aussi disponibles que nous l'aurions souhaité. Sans trop le réaliser nous en étions déjà à régler notre vie selon un agenda. Je n'aimais pas cette idée.
Puis les choses se corsèrent. Il fallut convaincre les parents de Gérard de laisser partir leur fils unique à l'aventure avec quelqu'un d'aussi jeune que lui. Le problème se posa avec moins d'acuité dans ma famille, et ce sont mes parents qui calmèrent les appréhensions somme toute légitimes des parents de Gérard. La confiance que mon père m'accorda à cette occasion me toucha beaucoup, car je ne m'y attendais pas. C'est ainsi que le petit d'homme acquiert de l'assurance, gage de liberté.
Mais cette liberté accordée n'était pas sans contrepartie. Les familles acceptaient de nous voir partir seuls, soit, mais elles souhaitaient garder le contact. Nous, qui nous imaginions partir à l'aventure en coupant totalement les ponts, ressentîmes comme une ombre passer sur l'idée de notre entreprise. Les recommandations et les injonctions pleuvaient : pas trop de km chaque jour, ne roulez pas la nuit, demandez toujours l'autorisation avant de poser votre tente, installez-vous près des maisons et surtout téléphonez-nous tous les jours vers 17 heures pour nous donner des nouvelles. Quel programme, que de soucis ! Comme s'il ne suffisait pas de pédaler tant que nous en avions envie, se poser où nous voulions et bailler aux corneilles au lieu de chercher un bureau de poste ouvert. Car téléphoner à cette époque était loin d'être simple et en voyage ce n'était possible qu'après avoir fait la queue dans un bureau PTT et par l'intermédiaire d'un ou d'une standardiste aux heures d'ouverture. Question de vie ou de mort (des parents), je devais donc appeler chaque jour le 43 67 à Pau. "La" standardiste n'avait pas bonne réputation. Ne disait-on pas que "qui n'a pas connu l'angoisse dans les années 1950 d'affronter une standardiste dans l'espoir d'obtenir une ligne ne sait rien du vrai courage..." (Suzanne Gervais). J'ai quant à moi le souvenir très net de jeunes filles girondes qui manipulaient avec dextérité et rapidité combinés et fiches et expédiaient les clients énervés vers de petites cabines. Le 22 à Asnières… Ces jolies personnes m'apparaissaient comme un prolongement de leurs appareils et réduites à une fonction mécanique palliant les insuffisances d'une technologie rudimentaire. Cela provoquait en moi un fort sentiment d'injustice et j'éprouvais un curieux mélange d'apitoiement et de frayeur devant ce travail d'esclave que ma morale personnelle réprouvait avec conviction. Comment la société à laquelle j'appartenais pouvait-elle inventer un pareil travail ? Je les imaginais passant leur vie assise à ce misérable poste de travail, alors que ce devait être certainement de jeunes étudiantes bien contentes d'avoir trouvé un job pour l'été. Voilà l'explication que je me trouve aujourd'hui et qui me rassure (enfin !). Explication d'adulte maître des choses. Mais un enfant ? Tout lui saute à la figure brutalement et au premier degré. Il y a tout un contexte qu'il ignore. A cinq ans, lorsque j'accompagnais ma mère aux halles de Pau j'étais malheureux et presque angoissé de voir tous ces marchands derrière leur comptoir, pensant qu'ils y passaient leur vie car selon moi ils ne pouvaient pas en sortir. Mais d'ailleurs, contexte ou pas, comptoir ou pas ne sommes-nous pas tous plus ou moins bridés dans nos libertés ?
Lundi 6 août. Nous passons la journée à tout mettre au point : vélos impeccables, nettoyés, graissés, porte-bagages renforcés et une vignette fiscale à jour ; une tente issue des surplus américains des années 40 dont je me rappelle encore l'odeur suave de plastique synonyme d'aventure, un duvet pour chacun, quelques affaires de rechange en cas de pluie mais rien comme matériel de cuisine, aussi élémentaire soit-il, à part une gourde d'aluminium d'un demi-litre pour chacun, généralement fixée sur le vélo. Là, par crainte du poids nous avons péché par manque d'expérience. Toujours manger froid n'est pas bon, ni pour l'organisme ni pour le mental, surtout pour commencer la journée. Et la faible autonomie en eau de nos misérables gourdes risquait de s'avérer un vrai handicap. Mais nous calquions maladroitement cette virée de plusieurs jours sur celles que nous avions l'habitude de pratiquer et qui se déroulaient sur une seule journée.
Mardi après-midi, en avant ! Nous ne reconnaissons plus nos vélos chargés comme des baudets malgré les restrictions draconiennes de matériel. Tout ce poids sur l'arrière allège le guidon et fait tanguer l'équipage dans les virages. Gare ! C'est une découverte pour nous. Il va falloir nous y habituer, et les moyennes vont s'en ressentir.
Mais peu importe, nous décollons enfin et nous envolons vers des cieux et des rivages que notre imagination pare de toutes les vertus supposées de l'aventure. Cap sur Oloron, atteint tranquillement à l'heure du goûter. Cette fois-ci, foin d'Estialescq et de sa pittoresque et accidentée route touristique. Nous gagnons ensuite Mauléon en passant par la petite route de Barcus. Nous nous sentons déjà loin de chez nous et décidons de poser la tente américaine quelques kilomètres plus loin entre Garindein et Musculdy, nous réservant le col d'Osquich pour le lendemain.
Le pays est civilisé, cultivé et clôturé. Et lorsque nous avons trouvé le champ qui nous convient il ne nous reste plus qu'à dénicher le propriétaire. L'idée des parents n'était donc pas si mauvaise, car nous n'étions pas prêts à nous faire chasser à coups de fusil au milieu de la nuit ! C'est du moins ce que nous pensions, ce qui n'était pas bien correct de prêter de telles intentions aux habitants des lieux. De toutes façons nous ne voulions pas qu'on nous prenne pour des vagabonds sans famille.
D'une ferme à l'autre nous finissons par rencontrer le propriétaire du champ, lequel nous accorde sans barguigner le moins du monde l'autorisation de planter notre minuscule abri sur l'herbe rase qui a déjà fourni le regain de l'été. Le temps est couvert mais il ne pleut pas, et l'air embaume de senteurs, mélange d'herbe humide et de champignon. Venu de loin le cri modulé d'un coucou ponctue le silence de la forêt profonde qui nous entoure, un âne braie dans une ferme, quelques grillons poussent leur dernier grigri avant la nuit…
Assis en tailleur devant l'entrée de la tente, nous passons la soirée, Gérard et moi à savourer ces instants de liberté pure. Pure parce qu'entravée par aucune des obligations habituelles liées soit à la vie familiale, soit à l'école ou tout autre organisme planificateur. Le programme c'est nous qui le fixons, le changeons si bon nous semble. Oui, déjà ce soir il a fallu appeler depuis Mauléon, donc "d'autres" savent approximativement où nous nous trouvons, mais après tout nous disons-nous, rien ne nous aurait empêchés de rouler jusqu'à la nuit et même au-delà en enfreignant la promesse. C'est nous qui avons décidé d'arrêter ici !
Notre vie ordinaire à la ville, vue d'ici, prend une tout autre allure et semble être celle de personnes étrangères, et non pas de nous-mêmes. Nous évoquons le collège, nos études, nos vacances en famille, nos familles. Le BEPC, petit galop d'essai avant le bac, fut passé avec succès en début d'été, puis les vacances familiales où la discipline le dispute… aux disputes des parents (du moins en ce qui me concerne), les projets pour l'année prochaine. Et puis après …. grand flou, incertitude totale. Nous manquons l'un et l'autre de "données" pour savoir ce que nous ferons plus tard, quand nous serons "grands". Nous ne sommes pas encore certains de devenir "grands". De toutes façons cette perspectives et tout ce qui s'y rattache ne nous réjouit guère : travail, famille… Nous nous demandons à quoi cela sert. Nous n'en éprouvons pas pour l'instant la nécessité. Petite Maya occupe un instant mon esprit, mais je la garde pour moi, en égoïste prudent que je suis.
Sur ces vastes pensées philosophiques, nous nous glissons dans la petite tente, la gourde à proximité de ce qui nous sert d'oreiller, en espérant néanmoins qu'aucune vache ne viendra nous piétiner, qu'aucun voleur ne prendra nos précieux vélos, qu'aucun assassin ne rôde dans les parages… En ce début de nuit, nous réalisons vaguement que la contrepartie de notre liberté, hors de la bulle familiale, est l'acceptation d'une certaine exposition aux périls de la vie. Nous n'y avions pas encore pensé.
Mais à cet âge on dort bien et il fait jour depuis longtemps lorsque nous nous réveillons. Petite parenthèse : nous n'avons pas de montre, c'est trop précieux et fragile. Nous avons naïvement compté sur le soleil pour nous renseigner, ainsi que sur les clochers des églises lorsque nous circulons. Or depuis deux jours le ciel est nuageux. Et nous avons prévu un repas dans un restaurant de Saint-Jean-Pied-de-Port aux environs de midi pour compenser le petit déjeuner frugal.
Après avoir plié bagages nous nous attaquons au col d'Osquich, obstacle insignifiant pour les cyclotouristes d'aujourd'hui, obstacle impressionnant pour nos petits vélos sans dérailleur au porte-bagage chargé. Mais tout se passe bien et la descente jusqu'à Larceveau est un régal. Nous sommes néanmoins étonnés de l'importance de la circulation automobile, déjà, en 1956 !
La route jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port est une simple formalité, et nous constatons avec plaisir que nous avons atteint le but fixé dans les temps, c'est à dire aux environs de midi, ce qui est parfait pour occuper une table dans un restaurant. Et voilà, nous nous comportons déjà en bourgeois : planning, agenda, rendez-vous, restaurant. C'en est trop !
J'ai beau creuser dans ma mémoire, ce repas dans un restaurant de St Jean ne m'aura pas laissé un souvenir inoubliable. Nous étions attablés à l'intérieur, donc enfermés, et je pouvais voir passer les voitures tout près des fenêtres. Le repas aura cependant eu le mérite d'être plus substantiel que les petits casse-croûtes que nous grignotions au bord de la route. J'accélère le mouvement : ce soir il faut se baigner dans la mer !
Nous filons bon train sur route de Cambo en longeant la Nive. Le parcours n'est pas difficile et il nous tarde d'arriver pour concrétiser cette histoire d'aller "en vélo à la mer". Nous sommes sur un petit nuage. Rien ne peut plus nous arrêter. Euh…….
Nous avions déjà parcouru une vingtaine de kilomètres depuis Saint-Jean-Pied-de-Port, que, sur une ligne droite légèrement montante, il me semble entendre un bruit en provenance du vélo. Comme un petit frottement insidieux. Imagination ou réalité ? Le sac de montagne a-t-il glissé sur le porte-bagage ? Dans cette hypothèse il est préférable de vérifier. Je fais un signe à Gérard et nous nous arrêtons. Prudemment nous nous rangeons à gauche, contre un talus qui fait office de bas-côté.
Alors que je m'apprête à examiner l'attelage un bruit d'avertisseur me fait lever la tête. Un bus en provenance de Saint-Jean-Pied-de-Port va croiser une Traction lancée à toute allure. C'est elle qui tutte. J'ai juste le temps de sauter sur le talus, heureusement pas trop haut; que le vélo m'est arraché des mains et est projeté dans un champ en contrebas ainsi que le sac qui manque de rouler dans la Nive. En vélo à la mer c'est fini.
Gérard qui a été épargné cherche à relever le numéro de la Citroën. De mon côté, passé la stupéfaction, le dépit et les regrets je réalise que j'ai eu une chance inouïe. Pas une égratignure ! Si j'étais resté auprès du vélo j'aurais eu droit aux faits divers - les chiens écrasés - l'hôpital ou la morgue.
Finalement la voiture tamponneuse et le bus s'arrêtent. Le conducteur fou nous laisse les coordonnées de son assurance et poursuit sa route sans plus s'occuper de nous. Ce genre d'attitude nous mit le doigt sur la dureté que le monde peut parfois réserver. Nous n'étions rien qu'un obstacle gênant sur la route. Et puis c'est pas grave, je suis assuré.
Heureusement le chauffeur du bus, qui n'avait rien à se reprocher et qui allait dans la même direction que nous avec ses voyageurs nous aida à remonter le vélo massacré et les affaires, les installa dans le bus, nous transporta gentiment et gratuitement jusqu'à Saint-Jean-de-Luz. Il nous déposa devant l'échoppe d'un réparateur de cycles auquel il expliqua notre cas et négocia la réparation de notre bécane éclopée pour que nous n'ayons rien à débourser. Un père pour nous. Que nous ne savions comment remercier. Le monde est ainsi fait, dure leçon : un sale con d'un côté, un brave homme compréhensif de l'autre.
Nous ne nous en sortions pas trop mal, mais nous étions quand même abattus. A pied ce n'était plus pareil. Les distances devenaient importantes et notre périple projeté sur la côte basque en prenait un sacré coup. Nous avions perdu nos ailes, et étions prêts à dire "pouce, on joue plus". Que faire ? Le réparateur nous avait promis de faire le plus vite possible mais réclamait quelques jours, le temps de se procurer les pièces de rechange.
On (les parents) nous avait interdit de faire de l'auto-stop, et nous suivions la consigne. A pied, perdus dans toute cette urbanisation il ne nous restait plus qu'à trouver un terrain de camping, au moins pour ce premier soir, sans oublier la visite aux PTT avant qu'ils ne ferment. Le bureau de poste de Saint-Jean et ses jeunes téléphonistes féminines enchaînées à leurs combinés…Nous signalons simplement que nous sommes "bien" arrivés à Saint-Jean, sans préciser comment pour n'inquiéter personne et ne pas déclencher des caravanes de secours !
Sacs au dos nous voilà clopinant tristement dans la cité balnéaire peuplée d'estivants heureux d'être en vacances. Nous sommes un peu accablés par le mauvais coup du sort qui nous frappe et le moral n'y est pas. Après cette journée éprouvante s'éloigner dans la campagne pour planter la tente est au-dessus de nos forces. Nous recherchons un camping à la périphérie de la ville et le trouvons facilement. C'est un village de toile, car à cette époque les caravanes et autres camping-cars n'existaient pas. Notre minuscule tente verte se remarque à peine au milieu des grandes "canadiennes" à auvent.
Nous n'avons même pas eu envie d'aller voir la mer. Nous nous isolons dans notre abri avant même que la nuit ne tombe et essayons d'établir un plan d'action pour les jours à venir sans vélo. Le repas du soir est des plus frugal, n'ayant pas eu le temps et l'envie de faire des courses. Le sol de terre sèche criblée de cailloux est dur, il y a du bruit "dehors"… voilà le charme des campings organisés. La nuit n'est pas excellente. Rien à voir avec la nuit précédente dans le champ moelleux et accueillant en bordure d'un bois odorant, au seuil d'une belle aventure…
Nous sommes réveillés de bonne heure par les campeurs qui déjeunent avec tout le confort : table et chaises, des couverts, abrités du vent par l'auvent de leur tente. Nous en ferions presque un complexe nous qui rampons dans la poussière en sortant de notre tente-cercueil par un boyau étroit, complexe renforcé par nos estomacs à jeun. Nous décidons de lever le camp sur le champ. Les familles compatissantes veulent nous offrir un petit déjeuner et bêtement nous refusons, car cela aussi c'était dans le contrat. Ne rien accepter de personne. Nous nous demandons bien comment ils auraient pu nous empoisonner, car nous n'imaginions pas autre chose. Mais la parole donnée est sacrée. En fait nous étions toujours prisonniers de nos familles, des fils solides nous retenaient à elles et leur éducation. Nous n'avions qu'une apparence de liberté car dans nos têtes nous étions toujours avec elles. Avec tous ces principes (idiots ?) nous étions isolés et ne risquions pas de faire connaissance avec qui que ce soit. Nous aurions pu donner à nos vacances "sauvages" un tour bien différent de ce que nous avions projeté au départ. Question d'éducation.
Empêtrés dans nos contradictions – nous aurions bien apprécié un petit déjeuner chaud et la compagnie d'une famille (tiens tiens…), mais nous ne voulions pas déroger à nos promesses.
C'est un fait, coupés dans notre élan et nos projets, avec des moyens matériels limités et le moral dans les chaussettes, nous n'avons pas su nous adapter, exploiter la situation nouvelle à notre profit. Nous partons donc sans conviction à la recherche de la plage en laissant de côté le port de pêcheurs, après avoir acheté quelques provisions.
Petit à petit la belle aventure se flétrit. Nous n'osons pas encore dire que nous serions mieux chez nous, mais c'est juste. Nous ne sommes pas encore assez aguerris, et surtout très contrariés. Après avoir traversé Ciboure nous échouons sur la plage de Socoa. Pendant que l'un se baigne, l'autre garde les sacs. Je regarde les familles en train de barboter. Oui, dans ces cas-là on est mieux en famille, quoiqu'en pensent les gamins qui sont en train de se faire vertement gourmander par leur mère criarde. Mieux en famille, d'accord, mais ce n'est pas notre choix.
La formalité de la trempette terminée nous allons explorer la Corniche basque au bord de la route de Hendaye pour poser la tente. Un coin d'herbe accueille notre abri. A notre avis cet endroit n'appartient à personne, donc pas la peine de chercher un propriétaire pour obtenir la permission. Les vagues qui cognent les falaises en contrebas interdisent la baignade. Tout cela est beau mais pas bien pratique. Le temps est toujours nuageux, un peu gris et nous n'avons pas droit au coucher de soleil de carte postale. Il nous tarde que le vélo soit réparé. Demain soir en principe.
Avec notre idée de camping sauvage nous sommes loin de tout point d'eau, et de toute source de nourriture. Il nous reste quelques reliefs à grignoter, mais un problème se pose avec l'eau justement et les deux petites gourdes d'un demi-litre chacune : elles doivent suffire pour le repas du soir et le petit déjeuner du lendemain. Interdit d'avoir soif la nuit. Mais c'est impossible et à tour de rôle l'un surprend l'autre à téter la gourde rescapée. Régime sec donc pour le petit déjeuner et des disputes à la clé. Cela se répétera les deux nuits passées sur la corniche.
Nous sommes donc vendredi et voilà bientôt quatre jours que nous nous sommes élancés sur la route. Pour nous c'est une éternité. Nous sommes pris entre le désir de rentrer et celui de poursuivre la balade une fois le vélo récupéré. Mais malgré les frais microscopiques engagés dans cette aventure nous n'avons plus le sou, et puis, toujours les promesses, il était entendu que nous rentrerions en fin de semaine.
Nous n'avons pas le choix. Toujours ces fils à la patte. Et les choix, il arrive aussi qu'on nous impose d'en faire un. Nous en parlons assis au bord de la falaise en regardant les mouettes jouer dans les courants d'air. Nous poursuivons la conversation commencée le premier soir, près de Mauléon. Pour la prochaine année scolaire il faut savoir si l'on s'oriente sciences ou lettres, à défaut de choisir un métier. Cela semble pour nous la mise sur des rails et une autre forme d'enfermement. On a parfaitement conscience à 14 ans du principe du hameçon. Il sera vite arrivé le temps de ne plus avoir la liberté de faire machine arrière.
Tu es matheux ou littéraire ? Quels sont tes goûts ? Que veux-tu faire plus tard ? Quelle perplexité dans nos âmes pétries d'interrogations. Comme j'enviais le jeune garçon poupin et plein d'assurance de la colonie de Mouriscot qui nous répétait avant chaque sieste que "plus tard je serai motard" ! L'est-il devenu ? Les sciences m'attiraient, et qui dit sciences dit maths. Pendant des année au collège j'avais mal digéré l'enseignement décousu, anarchique et dépourvu d'intérêt du même prof de maths, l'abbé Bourdet si mes souvenirs sont bons. Une pipe notoire et colérique qui nous a déglingué les belles mathématiques de la sixième à la quatrième. Un prof aux emportements légendaires, qui enseignait au plus froid de l'hiver avec les fenêtres ouvertes et interdiction aux élèves de porter autre chose qu'un tablier gris, afin de rester éveillés ! Un prof qui pensait faire entrer les mathématiques dans la tête des potaches en leur écrasant le chiffon à craie sur la figure, parce qu'ils ne comprenaient pas ses explications abscondes. Heureusement "Biban" est arrivé. Avec ses grandes mains, sa Rosalie (une baguette de bambou flexible) mais aussi sa bonhomie et un sens certain de l'enseignement des mathématiques, cet abbé, préfet de discipline à ses heures, rendit, pour nous, ses titres de noblesse à cette science faite d'ordre et de rigueur. Associée à l'enseignement général dispensé par le fulgurant abbé Duvergé et même aussi à l'abbé Sore qui nous initia aux Sciences et me communiqua un goût immodéré pour la Chimie, il fit de cette année de Troisième une année de rêve qui donnait envie de rester écolier toute sa vie. En Troisième évidemment !
Mais nous savions que demain serait différent, qu'une année scolaire chasse l'autre et cela ne nous déplaisait pas non plus. On progresse, on grandit, il n'y a pas deux années identiques. Alors qu'un métier… L'idée que nous nous en faisions était qu'avoir un métier était équivalent à redoubler éternellement la même classe, année après année, enfermés que nous serions, pensions-nous, dans une sorte de cage à écureuil. Angoissant, terrifiant même !
Nous savions que nous y allions mais nous espérions inconsciemment ne jamais y arriver !
En attendant nous laissons là tente et affaires et partons, légers, récupérer les vélos à Saint-Jean-de-Luz. Le réparateur cycliste a tenu parole, mon fier destrier est réparé et entièrement révisé. Quelle émotion !
Rentrerons–nous en un ou deux jours ? L'ambiance n'est plus à la flânerie. C'est fini pour la visite de la côte, donc rentrons directement !
Nous avons l'impression de revivre, le lendemain matin, après une deuxième nuit en haut des falaises, bercés par le ressac, terrassés par la pépie, et heureux de bouger. Les sacs sont arrimés solidement sur les vélos. En guise de viatique un quignon de pain et un bout de saucisson sont coincés sous un tendeur. Nous partons sans déjeuner, nous réservant un arrêt près d'un point d'eau.
Le temps est toujours gris, pas trop chaud, la circulation raisonnable. Nous savons que nous avons près de 140 km à avaler mais cela ne nous effraie pas. Cette fois pas de fantaisie par le Pays Basque, la route la plus directe pour retrouver le Béarn !
Il me reste de cette journée le souvenir d'une pédalée frénétique avec des arrêts réduits au minimum. Facile jusqu'à Bayonne, la route ondule un peu ensuite. La route de la mer, prise à l'envers…Est-ce une fuite ou une course éperdue vers la maison ? Nous étions-nous rendus compte que la belle insouciance de la jeunesse s'était un peu émoussée à l'épreuve des faits lorsque nous étions livrés à nous-mêmes ? Bonne leçon néanmoins, leçon de vie, mais pas tranche de vacances !
Les parents de Gérard, quelque peu anxieux malgré les coups de téléphone scrupuleusement quotidiens sont venus à notre rencontre en voiture, et nous nous arrêtons un moment avec eux entre Puyoo et Orthez pour boire une limonade et grignoter. Ils nous proposent d'embarquer les vélos et de nous ramener en voiture. Avons-nous l'air si fatigués ? Ce n'est pas la vraie raison, quoique. Ils n'en reviennent pas que leur "petit" ait pu à la fois se débrouiller tout seul loin de chez eux et parcourir tant de km sur sa mauvaise bicyclette. Ils aimeraient bien nous garder près d'eux, sous leur aile et se faire raconter tranquillement pendant le retour les péripéties de notre voyage.
Mais nous, affreux garnements, nous tenons à boucler la boucle par nos propres moyens, et ne rien devoir à personne, na ! De quoi aurions-nous l'air, nous les aventuriers d'"En vélo à la mer", d'être transportés comme le sont les enfants propres et disciplinés, voire soumis, des bourgeois de la ville ? Et qu'aurions-nous alors ressenti, déjà réintégrés dans un carcan familial ?
En passant à Lacq, qui dispense déjà ses odeurs caractéristiques, je me remémore les paroles prémonitoires de mon père qui estimait qu'il y avait là un gisement non seulement de gaz, mais aussi d'emplois, l'occasion de rester dans la région le jour où il faudra travailler. Cela restait un peu abstrait pour moi, d'autant que ces fumées noires et ces miasmes nauséabonds n'étaient vraiment pas faits pour séduire le futur travailleur. Fuyons !!… Mais comme un nœud au mouchoir, pour s'en rappeler le moment venu, le soupçon ou l'intuition d'un futur possible s'était néanmoins glissé entre mes neurones…
Nous nous séparons, Gérard et moi, devant le portail de notre collège. Ce fut notre dernière balade ensemble.

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