DE GAVARNIE à GAVARNIE par GAULIS et le MONT-PERDU en 16 h. 31 MARS 1935
Par J. Davasse, R. Mailly, R. Ollivier et J. Santé
J’ai bien souvent entendu dire par des pyrénéistes d’une autre génération que les montagnards modernes, gâtés par des moyens de communication, des refuges plus nombreux qu'autrefois, en un mot, par des facilités inconnues jadis pour parcourir les montagnes, n’étaient que des petits enfants auprès des grands marcheurs de l'époque héroïque des RUSSEL, LEQUEUTRE, LEDORMEUR, BRULE etc... Nous, les jeunes paraît-il, nous ne pensons plus qu’à nous livrer à de courtes escalades, à quelques casse-cou sans intérêt « dans la finale de la variante de la troisième cheminée de la face N.-N.-E. de tel pic ». Il reste à voir si les dernières ascensions du Couloir de Gaube constituent de simples variantes ou bien des courses d’une telle envergure qu'elles ne sont permises qu'à peu de grimpeurs. Toute discussion à ce sujet mise à part, les vainqueurs du Couloir de Gaube ont bien souvent montré que les marches forcées à la LEQUEUTRE ou à la LEDORMEUR n’étaient pas faites pour les intimider. Rappelons le raid à skis de 17 h. entre Cauterets et la vallée d’Ossau en Avril 1933 par F. CAZALET, A. CHICHER, R. OLLIVIER.
Le 31 mars 1935, le Mont-Perdu est gravi dans la journée, depuis Gavarnie, par l’itinéraire le plus long, mais aussi le plus skiable, celui de Gaulis. Dénivellation : 3200 m, autant à la descente, bien entendu. But de la randonnées : non pas établir un record mais éviter une nuit glaciale dans un refuge mal équipé pour l’hiver et atteindre, à ski, une cime séduisante entre toutes
Au lever du jour, vers 5 heures, une caravane assez imposante quitte GAVARNIE dans la direction de la Brèche de Roland. Le TAILLON (3l46 m) représente l’objectif officiel, mais quelques enragés visent un but plus lointain. Tout le monde chausse les skis au plateau Bellevue et bientôt s'égrène sur les longues pentes qui mènent au col du Taillon. C'est là que se forme l’équipe du Mont-Perdu (3.353 m). Jean SANTE, R. OLLIVIER, R. MAILLY, J. DAVASSE, faussent compagnie l’un après l'autre à la caravane et atteignent la Brèche de Roland vers 9h40. Les peaux de phoques sont enlevées rapidement et la dégringolade commence sur le versant Sud de la Brèche. Les carres d'acier de nos skis raclent bruyamment la neige gelée dure comme du marbre. Quelques minutes plus tard nous franchissons le Col Descargador (Collado del Descargador, 2.488), et, dans une belle descente en ligne droite sans un à-coup, sans une bosse, nous gagnons le fond du premier plateau de MILLARIS.
Nous pourrions déjà nous croire au bout du monde. Autour de nous, c’est le désert, avec tout ce que ce mot peut évoquer de solitude inquiétante, mais aussi de charme mystérieux. A notre gauche, s’étagent, sous un soleil de feu, les gradins méridionaux du Cirque. A droite le Mont ARRUEBO allonge sa longue échine. Devant nous , le MONT-PERDU trône dans le ciel bleu, terre promise lointaine et âpre à conquérir. Une courte remontée nous place sur un deuxième col (collada de los Millarins, 2.467 m). De là, une nouvelle et grisante descente directe, nous conduit au point le plus bas de notre course, à 100 mètres environ au-dessus du refuge de Gaulis, d’où il va nous falloir gravir 1.200 mètres jusqu’à la cime convoitée.
Les peaux de phoque recollées, nous nous engageons, par une longue marche à flanc, dans le vallon qui monte de Gaulis au Gour Glacé du Mont-Perdu. Une dure épreuve nous y attend. Le soleil de midi l’a transformé en une fournaise où pas un souffle d’air ne viendra nous ranimer durant plus de deux heures. Les rochers qui paraissent sont blancs et renvoient la chaleur presque autant que la neige. A demi asphyxiés, nous montons comme des automates, la figure brûlante, les yeux mi-clos. Au Gourg Glacé, un vent froid du Nord-Est nous réveille brusquement. Mais, cinq minutes après, nous grelottons. Nous plantons les skis au pied du grand couloir occidental, où la neige est assez tôlée et mauvaise et nous achevons l’ascension en crampons. Nous atteignons le sommet à 14h10. Nous sommes donc à peu près en règle avec l’horaire. Malheureusement l’un de nous, à moitié assommé par le terrible soleil de tout à l’heure, fait attendre ses camarades. Avec beaucoup de cran, il surmonte sa défaillance et conquiert lui aussi le Mont-Perdu. Mais de précieuses minutes se sont écoulées. A 15h30 nous rechaussons les skis. Torturés par la soif au cours de la descente, deux d’entre nous trouvent de l’eau et s’y arrêtent un instant. Il est 16h15 quand nous nous mettons en devoir de recoller les peaux à Gaulis. A 16h30 enfin nous entamons la rude remontée finale.
Le soleil baisse lentement. Sous les rayons obliques, les croupes arrondies des cols brillent comme des cuirasses, et les vastes plateaux luisent comme des lacs de mercure. Les feux rouges du couchant s’allument sur le Mont-Perdu, tandis que des ombres envahissantes s’accrochent aux murailles du Casque et de la Tour. Le soleil a disparu derrière le Pic Rouge quand nous arrivons en vue de la Brèche, dont la fantastique entaille se découpe sur un ciel d’opale. La Brèche… le port, si nous y parvenons avant la nuit, car, sur l’autre versant, la descente ne sera plus qu’une question de minutes. Nous accélérons donc la cadence, pour lutter de vitesse avec les ténèbres. Cependant, des teintes d’une splendeur irréelle colorent les murailles du Cotatuero et de la vallée d’Arasas. Enthousiasmés, nous oublions nos misères et, tout en poussant sur nos bâtons et en faisant mordre les carres sur la pente raide et glacée, nous ne quittons pas des yeux les couleurs changeantes.
L’ombre bleue du crépuscule leur succèdent soudain. La neige, de rose devient livide. Le fond des vallées s’assombrit. A ce moment, vers 18h15, nous franchissons le seuil de la Brèche de Roland. Cinq minutes après, la glissade commence, telle une fuite. Vers le col du Taillon, j’arrive comme un bolide sur les traces gelées de nos collègues et, surpris, car dans la pénombre je ne les avais pas vues, j’effectue une cabriole sensationnelle. Plus loin, dans une neige poudreuse excellente, nous dévalons en silence, comme des fantômes, soulevant à chaque virage un nuage de poudre blanche. Vers le bas de la longue descente (1200 m de la Brèche au vallon de Pouey-Aspé), enlevés en moins de 15 minutes dans une demi-obscurité, les premiers arrivés doivent attendre les autres, et, dans cette attente, passent les ultimes minutes du crépuscule. Les dernières pentes sont descendues prudemment dans une nuit complète. Bientôt, pour éviter les embûches des ténèbres nous allumons une lanterne et déchaussons nos skis. La neige, insuffisamment « tôlée » porte mal et cède souvent sous nos pieds. C’est donc une marche pénible, énervante au possible, qui nous ramène à Gavarnie vers 21h15.
Robert OLLIVIER