Vendredi 4 Juin 1971 au mercredi 30 Juin 1971 - Voyage en Islande
Source : Journal de Voyage Juin 1971 (sur un carnet relié préparé par Marie).
Vendredi 4 Juin 1971 - Départ en train pour Paris
Ce fameux départ, initialement prévu à 23h est avancé à 15h en raison de risques de grèves SNCF. Cela veut dire qu’il faudra trouver un coin pour dormir à Paris au lieu d’aller directement à l’aéroport. Le départ se trouve donc un peu précipité et bouleverse le plan de voyage. Le train taille sa route sans problème et nous arrivons à l’heure prévue à Paris, cahin caha ai-je noté....
Et déjà un mal de tête lancinant, le dos tordu par un gros sac, les bras arrachés par une valise énorme... nous voilà sur le quai de la gare... où aller ? Aller à Orly ou chercher un hôtel ? Par chance, si l’on peut dire (nous aurions mieix fait d’aller à Orly) nous trouvons un petit hôtel minable proche de la gare qui nous propose une chambre au premier étage. L’escalier qui y conduit est un misérable colimaçon étroit et serpentant où Zoa (Catherine) se retrouve un temps bloquée entre sa valise et son sac de montagne ! Suivent des couloirs à relents fétides. Nous trouvons une chambre inondée des bruits du boulevard voisin, un concert continu varié et puissant qui va nous tenir compagnie jusu’à 6h du matin. Il paraît que les voyages.... sans compter les dangers courus dans cette vieille batisse sans issue de secours. En cas d’incendie tout le monde est mort... le voyage commence bien !
Samedi 5 Juin 1971 - Envol vers l’Islande via le Luxembourg
Un chocolat, deux croissants et nous voilà dans un taxi en route pour Orly... Orly immense et compliqué, mais pas assez pour Chantal qui finit par dénicher, non sans mal, les bureaux idoines pour confirmer le vol et enregistrer les bagages. Tout cela pour un saut de puce jusqu’au Luxembourg voisin.
Nous attendons notre tour dans une salle d’attente bondée. Parmi toutes les nationalités re-présentées nous remarquons une jolie petite vietnamienne accompagnée par sa mère... passeports ... un bus nous conduit à un petit Fokker bi-moteur qui va nous transporter en douceurvers le Luxem-bourg - un pays que nous ne connaissonspas. Durant tout le court trajet les hotesses n’arrêtent pas de nous distribuer des bricoles : journeaux, boissons, cigarettes, bonbons etc...
A Luxembourg nous débarquons sur un aéroport que nous trouvons minuscule et nous pa-tientons deux heures au restaurant, l’occasion de déjeuner en terrasse sous un soleil qui tape fort, sans nous douter que, quelques heures plus tard nous mangerons à nouveau dans le gigantesque DC8 quadriréacteur qui nous transportera vers l’Islande à 950 kmh et à près de 11000 m d’altitude.
Durant la montée, en traversant la couche nuageuse, quelques secousses qui inquiètent Zoa. Le vol s’effectue ensuite dans un ciel bleu foncé au-dessus d’une immense mer de nuages. Nousar-rivons à percevoir l’Irlande à travers quelques trouées, puis l’océan désert et enfin les glaces majes-tueuses de l’Islande apparaissent, bientôt remplacées par les terres désolées de Keflavik. Au cours de la descente nous discernons de sinistres champs de lave sombres, un tantinet angoissants.
En sortant de l’avion nous sommes surpris par la faîcheur ambiante. Le regard porte à perte de vue sur des terres désolées où personne n’habite. Des laves chaotiques, des rochers sombres, ni herbe ni arbres aucune végétation et pas la queue d’un elfe à l’horizon. Brrrr... Nous sommes proches de la capitale Reykiavik et ce devrait être ce qu’il y a de mieux dans l’île, ça promet pour la suite !
Un bus nous transporte avec armes et bagages jusqu’à Reykiavik en traversant les champs de lave désolés que nous venons d’apercevoir. La rigueur du climat, l’horreur du paysage achèvent de nous casser le moral. Que sommes-nous venus faire dans ce pays de malheur où tout paraît laid et hostile, si loin des terres bénies du Béarn en ce début d’été fleuri ? Le bus nous dépose devant le grand hôtel Loftleidir, l’hôtel des touristes bien nantis. Ses tarifs sont hallucinants pour nous, même si nous ne devons y passer une seule nuit. Nuit est un bien grand mot, car il est déjà tard et il fait plein jour, ce qui aggrave notre dépaysement.
Nous voilà plantés devant l’hôtel, sur un sol style terre battue, juste libéré de la glace et de la neigequi l’a recouvert durant de longs mois, presque les trois-quarts de l’année. Pauvres voyageurs migrants entourés de leurs sacs et de leurs valises, à pied et perplexes quant à la marche à suivre. Circulation nulle, aucun taxi en vue et pourtant nous sommes au centre supposé de cette capitale. Bienvenue chez les elfes invisibles de Zoa.
Nous en sommes réduits à crapahuter à pied, plombés par nos sacs et nos valises, à la re-cherche d’un hôtel abordable afin de nous reposer et passer la première «nuit» dans ce territoire hostile. Nous finissons par trouver un hôtel compatible avec nos ressources, l’hôtel Gardur, modeste sans être aussi crasseux que l’hôtel de la première nuit. Nous pouvons déposer notre barda. Je me retrouve crevé, par manque de sommeil et par cette migraine qui me poursuit depuis Pau.
Nous décidons tout de même d’aller faire un tour dans Reykiavik et d’y faire quelques courses. Malgré nos efforts nous n’arrivons pas à trouver le centre de cette ville qui n’en n’a pas. Il y a peu d’animation. La majorité des gens rencontrés sont blonds aux yeux bleus, assez beaux en général. Peu expansifs, polis mais froids. Nous rentrons à l’hôtel à 11h du soir. Il fait toujours clair. Pour dormir nous étendons nos duvets directement sur le parquet de la chambre, n’ayant rien d’autre pour nous isoler du sol. Avons-nous mangé quelque chose ? Rien n’est noté.
Dimanche 6 Juin 1971 - Land Rover ou Coccinelle ? Enfin le vrai départ. Jets de vapeur et visites de serres tropicales. Balade près de l’Hekla, un volcan qui a menacé Reykiavik l’an dernier.
Nous nous réveillons aux environs de huit heures locales. Dehors la même triste lumière sous un ciel gris rempli de nuages. Nous partons à pied prendre livraison du véhicule loué depuis Pau à l’agence de location. Mais là nous apprenons qu’il y a « some trouble » à ce qu’il paraît et que la voiture retenue n’est pas disponible.. Zut de merde ! Nous n’avions pas prévu de visiter l’Islande à pied. Après des palabres laborieuses en franglais l’agence consent à nous prêter une Land Rover diésel en attendant de trouver un autre véhicule.
Vroum vroum ! Chic, je n’ai jamais conduit un tel véhicule. Un vrai tape-cul dans les nids de poule des rues de la capitale que nous parcourons en tous sens, toujours à la recherche du centre-ville. Nous sommes tous les trois d’accord pour estimer que nous l’avons enfin trouvé, enfin peut-être !
Nous allons pique-niquer au bord de la mer, près d’une bouche d’égout envahi de mouettes. De retour à l’agence vers 14 heures nous étrennons une splendide coccinelle coq de roche (orange). Nous y entassons les bagages (même sur le toit ?) et nous sortons rapidement de la vilaine ville. Catherine s’installe sur la banquette arrière et Chantal à l’avant s’occupe des cartes. Ce sera ainsi durant tout le voyage et n’a jamais été remis en question. Peut-être aurait-il fallu permuter pour ne pas
Petit à petit le ciel jusqu’alors bouché se découvre ; un vent froid et violent dérape sur le sol aride et déchire les derniers nuages. Nous roulons longtemps au milieu de ces champs de lave et de scories étranges, inhabituels pour nous. Puis c’est le ciel bleu prtout et la température qui devient plus clémente. La route descend vers une région de serres, chauffées par l’eau chaude des résur-gences volcaniques. En allant voir de près un jet de vapeur sortant du sol nous recevons en plein visage une bouffée humide fleurant l’oeuf pourri. Ah non ! Assez de soufre ! Retrouver ici les miasmes de Lacq c’en est trop ! Nous allons ensuite nous brûler le bout des doigts dans l’eau lim-pide d’une source qui s’avère bouillante. Ces phénomènes thermiques nous interrogent, l’enfer ne doit pas être loin, ce pays est inquiétant.
Par curiosité nous allons visiter l’une des serres au « climat » tropical. C’est dimanche, elle est remplie de visiteurs endimanchés et on peut y admirer, au milieu de bananiers, orangers, fleurs et autres plantes tropicales des singes, des perroquets aux couleurs vives et divers oiseaux exotiques qui piaillent à qui mieux mieux. Dépaysement garanti !
En continuant la route nous arrivons tranquillement en vue de l’Hekla, majestueux volcan qui a fait parler de lui récemment. Pour le moment il a l’air endormi. Pas l’ombre d’une fumée. Nous regrettons de ne pas avoir assisté au spectacle qu’il a donné l’an dernier avec une éruption des plus vigoureuse. Nous effectuons néanmoins une balade à pied aux environs de cette montagne. Je manque me perdre dans un bois de saules nains moins grands que moi ! Nous trouvons plus loi un « désert » de sable ultra-fin, léger, des paturages d’herbe verte qui butent sur un énorme pierrier de lave.
Nous dressons la tente dans le coin et dînons au soleil à 22h30 ! J’écris le journal sous la tente sans avoir besoin de lumière supplémentaire... il est minuit ! Le « jour » va bientôt se lever... Ici à cette époque les journées sont de 24h.
Lundi 7 Juin 1971 - L’Hekla, les chutes de Gullfoss, le geyser de Geysir, migraine de Zoa, visite des petits chevaux islandais.
Lorsque nous ouvrons l’oeil le soleil est toujours là, relativement chaud ; près de la tente un petit ru continue à couler sans bruit. Au loin, étincelant, l’Hekla domine les alentours pelés et déser-tiques. Nous avions envisagé un instant de gravir ce volcan mais nous ne sommes pas assez en forme pour attaquer cette montagne qui paraît si lointaine, trop lointaine. Elle aurait pu être le clou de notre expédition en Islande. Mais c’est trop tôt.
Nous reprenons notre route dans un paysage de cendres noires miroitant au soleil ; ce ne sont que scories laissées là par quelque éruption sauvage du grand volcan. Puis des rivières et torrents en grand nombre avec des barrages de retenues. Un petit village près de chaque barrage, sans doute pour loger les ouvriers de la construction ou de la maintenance. C’est une zone où nous nous per-dons et sommes obligés de faire un certain nombre d’aller-retour faute de précision sur la carte.
Nous passons ensuite une bonne partie de la journée à rouler sur des pistes poussièreuses à souhait qui nous mènent au motif touristique de la journée : les chutes de Gullfoss, au débit très important. Elles sont auréolées d’arcs en ciel. Des touristes sont là à les admirer et les photographier malgré le vent glacial qui fouette le site.
La route nous conduit ensuite à Geysir, qui a donné son nom au phénomène des geyser. Nous déjeunons sur place pour observer la chose monstrueuse qui crache périodiquement d’énormes touffes d’eau bleutée. Nous laissons passer un raz de marée de touristes pour approcher au plus près de la bête au souffle puissant. Au repos c’est une vasque d’eau bouillante et frissonnante environnée de vapeurs blanches promptement dispersées par le vent. Deux amoureux se bécotent près de la vasque, ne craignant pas d’être dévorés par la bête. Et brusquement un souffle puissant, l’émergence d’une grande bulle d’eau bleutée qui enfle très vite et crève en une gerbe d’écume blanche emportée par le vent. La vasque se vide partiellement puis tout redevient calme jusqu’à la prochaine fois. Plus loin nous découvrons d’autres vasques frémissantes d’eau bleue-ange, irréel ; des micro-geysers, des plus gros, des sales, des vraiment merdeux et même des dangereux ; tout un gentil petit peuple qui clapote, prifte, siffle, glapit, souffle, bout comme l’eau dans une casserole ou bullote tout doucement, fielleusement, en attendant peut-être de pouvoir te péter à la gueule et t’envoyer une eau sulfurée, tout ce qu’il y a de bouillant. Inquiétant tout de même. Inutile de dire que j’ai mitraillé.
Puis nous reprenons la route. Le ciel bleu de ce matin se plombe à nouveau et ressemble à celui qui nous a accueillis en Islande. Les rares touches de couleur du paysage s’éteignent progres-sivement. Tout devient gris.
Dans un village, un de ces drôles de village qui n’en ont pas l’air, où tout semble construit de la veille, Chantal et Catherine aimeraient bien essayer les bains turcs mentionnés dans le guide. La guerre doit être déclarée dans leur petite culotte et il faut la stopper. Mais bast ! malgré nos efforts nous ne les trouvons pas. C’est le moment choisi par Zoa pour prendre grande migraine et se terrer au fond de la voiture.
Nous plantons la tente sur de vastes étendues d’herbe, idéales mais ventées. Un ruisseau rouge passe à proximité. Des poneys (petits chevaux islandais) viennent visiter le campement, au grand émoi de Zoa qui est en train de se remettre de sa terrible migraine. Il est bien tard... 23h... ce soir, si l’on peut dire.
Mardi 8 Juin 1971 - Thingvellir, la piste lokad, les paysans irascibles et vénaux
Au matin tout est humide et tout aussi gris que la veille. Le vent est toujours là, glacial. Nous levons le camp et cinglons vers le lac de Thingvellir. Ce lac, gris ardoise, s’étale dans une région boursouflée et pas mal fracturée. Des oiseaux passent dans le ciel gris au-dessus du lac. Après avoir jeté un petit look sur le site nous décidons de prendre une route en pointillés sur la carte. D’emblée c’est nettement moins bon que la route principale et il faut souvent mettre la première. La coccinelle souffre, son ventre vient se frotter sur les cailloux. Un poids lourd imposant, enlisé, nous barre bientôt la route. Le chauffeur, d’un certain âge, s’agite autour de son camion fébrilement, ma-noeuvre un crick plus lourd que lui, cale des pierres sous la roue qui patine. Assez vite il dégage son engin et contourne l’obstacle hardiment. J’admire le courage et la ténacité de ces conducteurs de poids lourds en terrain hostile. Nous passons également et suivons le camion. Lequel nous sème rapidement ! De loin nous l’apercevons pour la dernière fois dans une rampe à la raideur épouvan-table et en train de contourner un dyke volcanique.
Pour nous rien ne va plus. Le sol est caillasseux et mouvant et la voiture n’en peut mais avec nous trois à l’intérieur. Les femmes descendent, je recule pour prendre de l’élan et j’attaque la rampe qui ne veut pas de nous. La voiture tangue, grince, chasse et dérape. J’en serre les fesses, mais ça passe ! Les filles se réinstallent et nous continuons. Nous parvenons à un lac qu’il faut contourner en empruntant sa rive de sable volcanique fin. En y allant prudemment ça passe, limite quand même. Mais nous sommes bloqués par un gué, trop profond pour la coccinelle. Au retour nous nous arrêtons pour tâter l’eau du lac. Très froide. Et nus constatons, à pied, que les sables sont mouvants. Bouh !
De retour à la bifurquation du chemin en pointillés la piste vient d’être bloquée par un talus qu’un panneau tout neuf indique : Lokad... Nous sommes arrivés trop tôt. Le bulldozer qui a fermé la piste est toujours là, chance, et il nous aménage un passage. Sinon ?
La piste principale nous conduit à la mer, sur une côte splendide. Des montagnes enneigées surplombent l’eau de l’océan d’un bleu « Tonimalt ». Des quantités d’oiseaux volent en tous sens, cris caractéristiques des mouettes, un soleil étincelant.
Nous déjeunons sur l’herbe face à cette mer qui fressemble à la Grande Bleue avec un peu d’imagination. Le coup classique du voyageur qui cherche dans un paysage ce qui peut le rapprocher de chez lui.
Notre présence ne plaît pas au paysan du coin. Il saute dans sa Land Rover et vient nous apostropher, l’air peu amène d’un paysan béarnais qui nous aurait surpris à marcher dans SON champ. On va pas la brouter ton herbe, connard ! Nous ne comprenons rien à ce qu’il dit et vice-versa. Aucun mot de commun. La présence de deux femmes a dû calmer ses velléités de nous chas-ser à coup de fourche. Peut-être aussi nous a-t-il pris pour des Islandais mal élevés.
Nous plions bagage et rejoignons la mer un peu plus loin, l’occasion de faire de nombreuses photos d’oiseaux. Des oies sauvages couvent leurs oeufs à même le sol et ne les quittent qu’au der-nier moment lorsque nous approchons d’elles. Toutes sortes de volatiles. Dans le ciel un nuage d’innombrables oiseaux type étourneaux obscurcit le soleil. En marchant dans la lande je tombe sur une pauvre oie blessée qui ne passera sans doute pas l’été.
Plus tard dans la journée nous cherchons un point d’attérissage et trouvons un petit coin de gazon entouré d’arbres nains. Nous nous approchons sans doute des elfes qui peuplent sûrement cet endroit ravissant à l’abri du vent situé entre la mer et une sorte de montagne-dune énorme éclairée par le soleil. Béatitude et perfection. Alors que nous nous congratulons d’avoir déniché ce petit pa-radis dans cette île aux territoires naturels si hostiles par ailleurs, déboule une mégère mal coiffée, clope au bec « à la sauvage » et deux mouflets accrochés à ses basques pour nous signifier avec colère que cet endroit est privé, qu’elle est propriétaire. Nous sommes en plein Zola ! Cest « start » ou payer 50 couronnes. Nous ne discutons pas et payons pour bénéficier de la nuit en ce coin idyl-lique et contempler le soleil de minuit. Satisfaite la mégère s’en retourne à 0h30 avec ses gnares muets, estimant sans doute n’avoir pas perdu sa journée. Et nous de pouvoir passer la nuit tranquille de ceux qui ont payé leur dime.
Mercredi 9 Juin 1971 - Le terril de Zoa - Passage en Islande du Sud - Un supermarché bien acha-landé - Nous devenons une curiosité.
Nous avons donc passé une bonne « nuit » à 50 Kr. Au matin, comme d’ailleurs durant toute la durée de notre sommeil, les oiseaux pépient, crient, trompettent et claironnent sans discontinuer.
Le petit déj’ engouffré nous reprenons la route sous un ciel chargé de gros nuages qui roulent. Vent frais. Route assez monotone, poussiéreuse et mauvaise. Dans une région jonchée de laves et en passant au voisinage d’une sorte de terril volcanique, sorte de mini-volcan, l’envie nous prend de l’escalader. Comme ça dérape et que nous faisons du sur-place dans les scories, Zoa est prête à re-noncer et essaie de nous convaincre que nous sommes sur un tas de débris d’usine sidérurgique. Mais non ; au sommet de la butte il se confirme bien que c’est un petit volcan, bien éteint malheu-reusement. Il y en a tout un chapelet.
Une piste longue et grise atteint un col qui sépare l’Islande du Nord de l’Islande du Sud. Le vent de l’Atlantique Nord balaie maintenant sans répit une région herbue, remplie de spoufs, ces sortes de grains de beauté herbeux qui poussent à l’infini dans la steppe. Effet des gels et dégels successifs. Chacun sur son spouf nous déjeunons sous un soleil qui ne chauffe pas et terminons gelés, les oreilles en pointe malgré les bonnets.
Au milieu de nulle part (Blondiros ?) nous tombons sur un petit supermarché à l’américaine où nous faisons nos courses. Nous y trouvons même des bleuets camping-gaz ! Et dire que nous avons enfreint toutes les règles de sécurité en emportant dans nos sacs à main des recharges de gaz ! Nous avions sous-estimé l’Islande.
Nous installons la tente dans une large vallée ravagée par des rafales de vent glacé. Des Islandais viennent observer notre camp de près et se montrent amicaux et non vénaux. Ils sont suivis plus tard d’une troupe d’enfants et d’adolescents curieux, amicaux eux aussi. Les campeurs sont-ils si rares en ce pays que cela en devient une curiosité ?
Frigorifiés nous nous emmitouflons au fond de nos duvets dans la tente et passons la soirée à deviser sur ce que nous avons pu connaître de l’Islande et de ses gens. Il en ressort les points sui-vants :
Les villes, ou plutôt de petits villages, sont sans âmes.
Ces gens sont-ils sociables ? Peut-être assez, comme nous avons pu le constater aujourd’hui. Mais ils restent froids et indifférents en demeurant sympathiques malgré tout. Des Nordiques à l’image du climat de leur pays. Ce qui ne les empêchent pas d’aimer leur confort.
Jeudi 10 Juin 1971 - Vallées glaciaires et sommets enneigés, panne évitée de justesse, Akureyri, lac Myvatn, l’industrie des eaux chaudes et de la vapeur, première neige. (Islande Sud)
Nous bénéficions au réveil d’un ciel bleu profond où brille un soleil clair mais le fond de l’air reste toujours aussi peu clément. En dépit de ces conditions rébarbatives Chantal se lave dans le torrent voisin glacé. Zoa préfère garder ses microbes jusqu’aux prochaines sources chaudes. Comme je la comprends !
Nous reprenons la route avec à peine une réserve d’essence ; et montons en direction des montagnes en traversant de belles vallées glaciaires dominées par des sommets enneigés, éclatants de lumière. Le niveau d’essence finit par tomber à zéro. Toutes les descentes sont prises en roue libre. Rien à l’horizon pendant longtemps. Enfin quelques maisons et arrivé aux dernières gouttes d’essence, une pompe à main nous tend les bras. Elle est actionnée par un vénérable paysan à montre-gousset à la chaîne en or, en chemisette malgré la froidure.
Nous arrivons à Akureyri, capitale du Nord de l’Islande, 9500 habitants, propre et presua sympathique sous le soleil clair. Un syndicat d’initiative nous renseigne pour avoir de bonnes cartes locales. Nous les trouvons dans une souvenir-shop, bourrée de livres, de peaux de moutons, bonnets etc...
Nous passons ensuite d’un fjord à l’autre par des sortes de cols. Les différences d’altitude réactivent ma sinusite latente causée par le vent froid, ce qui se traduit par des douleurs aux oreilles. Nous déjeunons près d’un petit torrent, à l’abri du vent. Le soleil est presque chaud.
Dans l’après-midi nous passons près du lac Myvatn, dans un paysage volcanique étrange. Nous allons nous dégourdir les jambes dans un champ de lave chaotique. On ressent un pays labouré en tous sens par les volcans et les épanchements basaltiques, une terre récente qui n’a pas encore atteint sa maturité.
Plus loin nous avons l’occasion de faire connaissance avec l’utilisation industrielle des sources chaudes sulfureuses (sniff !) par les Islandais en captant la vapeur d’eau sous pression sor-tant du sol. Du bonheur d’être installé sur une cocotte-minute en plein travail. Ces sources assurent, le risque mis à part, le chauffage des habitations, la fourniture d’électricité au même titre que la multitude de centrales hydroélectriques sur les nombreux cours d’eau du pays. Hormis les hydro-carbures ce pays est autonome en énergie.
Sur la crête de collines multicolores fusent de multiples jets de vapeur. Dans des sortes de marmites naturelles clapotent lugubrement des boues visqueuses et brunes en ébullition. La puanteur est générale et nauséabonde. Nous récoltons des échantillons de minéraux.
C’est un champ de laves qui nous offre un petit terrain de camping, sans clôtures ni moutons, sans bruit ni oiseaux. Un vent aigre nous pousse dans la tente de bonne heure... vers 23h il neige !
Vendredi 11 Juin 1971 - Chutes de Dettifoss, désir d’Herdubreid. (Islande Sud).
Ouh ! qu’il a fait froid la « nuit » dernière ! Nous en étions presque à claquer des dents... Mais ce matin le soleil brille, chaud. Le vent a baissé la garde.
La coccinelle nous trimballe au travers d’un paysage de plus en plus désertique et aboutit aux chutes d’eau de Dettifoss, les plus importantes du pays et les plus hautes. Nous prenons du temps pour les visiter et y faire des photos. L’approche se fait sur un terrain couvert de cailloux et de sable noir volcaniques. Le vent génère spontanément de petits tourbillons de poussières qui se transforment en petits nuages. Au bord de la rivière des motifs curieux et parfois esthétiques se sont formés. J’ai la photo du plus caractéristique d’entre eux et elle a mérité un super-agrandissement.
Nous parvenons à la partie haute des chutes en escaladant des degrés de basalte monoli-thique noir et nous ménageons un petit farniente au soleil, enfin pas de vent et un peu de chaleur, une rareté dans ce bled.
Nous poursuivons notre route après avoir déjeuné au bord d’une petite rivière. Et c’est en-core du désert à perte de vue qui nous attend sur une route qui s’étire à l’infini. Nous nous retrou-vons finalement dans une région où surgissent en tous points de l’horizon des montagnes noires étranges. Parmi celles-ci il en est une qui retient notre attention : c’est une montagne symétrique en forme de chapeau qui se nomme Heirdubreid d’après notre carte. Bien que très éloignée elle est tentante ; elle est malheureusement très loin des sentiers battus et avec notre minable cacugne aucun espoir de s’avancer sur les 100 km qui nous séparent de cet objectif. Une vraie frustration. Il y a d’autres montagnes sur la ligne d’horizon, blanches celles-là, mais plus anonymes en quelque sorte et moins tentantes.
Tout en ruminant notre déception nous installons notre tente dans une vallée à l’herbe grasse, isolée et silencieuse, loin de toute présence humaine. Le vent froid persiste alors que la soirée s’avance.
Samedi 12 Juin 1972 - Lac d’Egillstadir, village crasseux de Seydifjordur, nos illusions perdues à Egillstadir et retour vers le Sud.
Un peu de répit dans notre misérable froidure le soleil est toujours là à notre réveil, un vent léger lui permet de nous réchauffer. Par malheur ma sinusite chronique se transforme en rhume/mal de gorge qui me laisse patraque.
Nous commençons par descendre l’immense vallée dans laquelle nous avons campé. Nous remotons ensuite sur un plateau qui redescent doucement vers le lac d’Egillstadir, tout en longueur, sur une ligne d’horizon crénelée de montagnes blanches.
Nous poussons jusqu’à un petit port de pécheurs de sardines, au fond d’un fjord. Pour l’atteindre nous traversons une région montagneuse enneigée, resplandissante sous le ciel bleu qui contraste bigrement avec l’aspect général du village, tout à fait quelconque, à vrai dire, laid : mai-sons ternes et hideuses le long de rues poussiéreuses, des futs de pétrole et de sardines trainent un peu partout, un vieux chalutier rouille dans un coin du port. Un vrai far-west.
Quittant rapidement ces lieux déprimants nous allons visiter la sortie du fjord et stoppons là notre tour de l’Islande, sur un rivage battu par le vent du large. Selon nos calculs notre budget ne nous permet pas d’aller plus loin, sachant que la zone de glaciers du nord est infranchissable en cette saison et il fallait donc prévoir de faire tout le tour de l’île en sens inverse. Trop de km, trop d’argent...
Nous considérons d’autre part avec amertume qu’il faut vraiment de gros moyens pour réel-lement visiter cette Islande, la vraie Islande, dont nous n’avons fait qu’effleurer sa réalité en restant cantonné par force dans les zones touristiques classiques. Avec nos petits moyens la vraie Islande nous est inaccessible. Tout ce qui fait son caractère, glaciers, volcans, ne se montrent pas à n’importe qui et se cachent bien. Nous avons à peine levé une partie du voile, suffisamment cependant pour nous faire envie et susciter notre enthousiasme. Nous restons cois avec nos (les miennes surtout) illusions envolées. Nous restons des touristes et ne deviendrons pas des explorateurs de ce pays rugueux.
Alors que le ciel se couvre nous rebroussons notre chemin, le coeur gros. à petite vitesse comme si cela pouvait gommer la certitude que nous ne ferons pas le tour de l’île et que chaque tour de roue nous éloigne de notre but initial. Nous renonçons lentement en quelque sorte. Le ciel se couvre, les montagnes étincelantes deviennent grises, à peine visibles, une bise aigre balaie les pla-teaux pelés que nous avons traversés à l’aller ce matin. En fin de journée nous parvenons à l’endroit quitté ce matin. La tente est plantée à la même place, exactement. Voilà un signe. Mais nous ne vou-lons pas admettre que la boucle est bouclée. L’Islande doit pouvoir nous offrir d’autres richesses que nous ignorons. Nous comptons sur elle.
Nous occupons agréablement notre soirée en mangeant des mets cuisinés (manger est une activité onéreuse dans ce pays) et en jouant au LexiconR. La radio de la voiture nous inonde de tubes suranés en série. Le brouillard va s’épaississant sur la vallée mais les oiseaux chantent encore...
Dimanche 13 Juin 1971 - La pause LexiconR
Un jour d’arrêt. Dehors soleil et nuages. Une pause avant ce retour qui nous a un peu démo-ralisé. Un jour de repos. Utile pour faire le point et soigner le rhume à l’abri du vent permanent. Mais nous ne manquons pas d’activités ! Savoir : manger, boire, jouer au LexiconR, aux mots de cinq lettres ou à la bataille navale, faire la vaisselle, se laver, écouter la radio, lire soit son petit San Antonio soit les guides touristiques, étudier les cartes, discuter, faire la sieste, rédiger du courrier de façon à ce qu’il y en ait pour tout le monde. L’enfer, on n’arrête pas, quoi ! Mais l’on se remet dou-cement des fatigues accumulées du voyage, les femmes s’imaginent qu’elles engraissent !
L’esprit libéré par cette pause, nous pouvons considérer avec un peu de recul notre tourisme dans ce pays. Nous avons dévoré les km et les curiosités de touriste. Mais le reste est comme l’auberge espagnole : il faut y amener quelque chose si on veut avoir de quoi se mettre sous la dent. Ce que nous allons essayer de faire en reprenant l’itinéraire en sens inverse. Et avec la forme ce serait mieux, car elle m’a bien manqué jusqu’à ce jour ; lorsque nous avons entamé ce voyage je relevais à peine d’une drôle de faiblesse extrême.
Lundi 14 Juin 1971 - Pause bis, Lexicon et petits chevaux de la prairie
Epuisés par toutes les activités menées lors de ce qui aurait dû être une pause de repos com-plet, nous la prolongeons d’un jour, avec un lever déjà symptomatique à 12h30 !
Dehors c’est un peu de soleil, un peu de pluie, du vent comme d’habitude. Rien qui incite à farnienter hors de la tente. Lecture, déjeuner, thé. Pas de diner du soir. Nous jouons au Lexicon. Chantal remporte la partie, je la suis assez loin derrière, et dernière Zoa.
En soirée quelques flocons remplacent les gouttes de pluie. Journée morte qui économise notre capital km si onéreux, et qui me permet de voir évoluer favorablement le rhume. Dans la nuit de lundi à mardi des petits chevaux islandais sont venus faire les fous autour de la tente. Il en est un en particulier qui faisait des bonds remarquables.
Mardi 15 Juin 1971 - Herdubreid toujours, les sources de vapeur, Myvatn et ses oiseaux
Nous déménageons. Plafond toujours bas. Quelques flocons. Nous revenons vers le lac My-vatn. Rafales de neige, grésil et pluie. Les éminences se coiffent de blanc. De temps à autre nous apercevons un couple de cygnes chanteurs. Insolite. Route déserte et monotone. De mémoire nous n’avons jamais croisé de véhicules. Nous avons beau scruter l’horizon nous n’apercevons pas l’Herdubreid, ce sommet en forme de chapeau qui nous est devenu mythique, mais nous repérons l’amorce de la piste qui nous en rapproche, impraticable pour nous. Un panneau indique : « Jeep only ». Quelle guigne ! Si par malheur je retourne en Islande c’est ce sommet que j’irais gravir en priorité !
Nous retrouvons les sources de vapeurs sulfureuses qui empuantissent l’air et montons sur la colline multicolore d’où fusent mille jets de vapeur. Le sommet de cette colline est le royaume des trous boueux clapotants et fétides. Nous les examinons tout à loisir. Manifestement ils ne servent à rien. C’est ce que nous concluons de notre visite. Conclusions de béotiens, cela va de soi.
A Myvatn Chantal et Zoa font les courses avant que nous fassions tranquillement le tour du lac. Son intérêt réside en la présence de multitudes d’oiseaux. Nous dénichons un coin sympa pour camper, un coin qui donne envie d’arrêter là l’expédition et d’être enfin en vacances.
Mercredi 16 Juin 1971 - Myvatn et ses oiseaux
Myvatn. Vent et pluie fine le matin. Enfin, aux environs de midi, heure à laquelle nous nous levons, Chantal veut continuer la route. Quant à moi je ne suis pas très chaud pour partir de ce lieu dont je n’ai pas encore pu apprécier tous les charmes, en particulier sa population d’oiseaux tout à fait remarquables.
Je m’en vais seul faire un tour vers de pseudo-volcans, le long de la rive de sable noir. Je dé-range quantité de canards - cols verts ou autres - et de nombreux volatiles. Au sommet d’un sploutch je déniche une cane en train de couver. L’envie me prend de voir ce que contiennent ces oeufs. Ils ont l’air comestibles. J’en ramène trois que nous dégustons à « midi ». Très bons. Un peu plus tard nous avons la visite des poneys qui restent un moment près de nous. Ils ne sont pas sauvages, presque plus sociables que les naturels du pays. En fin de journée je repars faire un tour seul pour photographier les oiseaux.
Peu avant minuit nous montons tous les trois sur une bosse pour admirer le soleil de minuit qui ne se couche pas et repart dans une nouvelle révolution. Le vent se calme devant ce spectacle planétaire, quelques oiseaux planent encore dans l’air froid de cette vraie fausse nuit...
Jeudi 17 Juin 1971 - De Myvatn au volcan Askja qui reste un voeu pieux.
Myvatn sous le soleil, chaud, sans vent ou presque. Un petit paradis retrouvé dans l’enfer de l’Islande. Pour la première fois depuis notre arrivée nous pouvons nous promener en T-shirt ou chemisette. Je pars seul revoir mes pseudo-volcans. A l’intérieur de leur petit cratère l’air est calme et tiède, il sent bon le lichen. Les lointains sont vibrants de chaleur. Tout cela concourt à une médi-tation sereine qui plaide pour que nous restions ici.
Mais il faut partir, toujours partir plus loin. Pour quoi faire puisqu’on est bien ici, puisqu’on a enfin trouvé chaussures à nos pieds ? Les minettes sont implacables, à croire qu’elles ne vivent pas ces moments de bonheur, qu’elles sont insensibles ou qu’elles s’ennuient - ce qui est sans doute le plus probable. Je rêve d’être seul et d’en faire à ma tête, sans que des consciences extérieures ne pèsent sur mes décisions, qui parfois n’en sont pas.
Et nous voilà repartis à nou taper le cul pendant des heures sur des pistes mal entretenues. Un volcan attire notre attention : le volcan Askja. Miam. La pistelette, assez bonne au début - nous comprenons vite pourquoi - conduit à deux fermes. Facile de rentrer dans le domaine. Mais ensuite ? La suite ne coule pas de source. Les habitants nous indiquent le chemin à suivre pour atteindre le volcan. D’emblée nous constatons que ce n’est pas notre pétrolette ventre à terre qui pourra passer par là. Une déception de plus. Nous comprenons aussi pourquoi les habitants ont désigné cette piste sans conviction, l’air de dire : « Vous voulez vraiment aller par là ? » ou : « C’est par là mais pas pour vous ».
Nous sommes vraiment de pauvres petits explorateurs. Nous n’avions pas les moyens d’être autre chose et pourtant nous rêvions d’autre chose que d’être condamnés à la piste touristique banale. La journée s’étirant, les images de Mivatn plein la tête, nous cherchons un coin camping accueillant. Notre exigence nous fait renoncer à moult endroits qui auraient pu faire l’affaire. Nous trouvons enfin un point de vue intéressant face à Akureyri, quasiment au niveau de la mer. En cas de tsunami nous périrons. Voilà notre moral en cette fin de journée.
Vendredi 18 Juin 1971 - What is your problem ? Déjeuner en ville, volcan Askja ?
Il y a de l’administration dans l’air. Dans le carnet d’entretien de la WV fourni par l’agence il est indiqué qu’à 1000 km de parcours il faut faire une révision, vidange etc.
Nous revenons donc à Akureyri dès potron minet pour régler cette affaire et plus précisément à la Bilaleiga Car Rental. Les gens du cru ne nous sont d’aucune aide et nous mettent en relation téléphonique avec l’agence de Reykiavik. S’engage alors un vrai dialogue de sourds. C’est pourtant simple. J’ai beau expliquer que le carnet de route exige une révision au bout de 1000 km de route et que nous avons même dépassé cette distance, les seules réponses que j’obtiens sont celles d’un robot humain borné qui répète en boucle : « Have you a problem ? » ou « What is your problem ? » Enfin, après une heure stérile passée au téléphone, un local a fini par comprendre ce que le connard de Reykiavik se refusait à entendre. Il nous amène au garage WV qui nous donne rendez-vous pour 13h.
En attendant nous faisons des courses dans la Grande Ville, où rien, en définitive, n’est ori-ginal. Il est étonant de constater que dans un pays au climat aussi rigoureux les habitations soient de construction aussi légères, sorte de plans-courants pré-fabriqués. Mais les structures d’isolation ne sont pas forcément visibles.
A 13h nous déposons la voiture et allons déjeuner en ville dans une sorte de 1/2 libre-service. Chantal et Zoa commandent du hareng mariné et moi du poisson grillé, le tout arrosé d’une bière trouble au nom bizarre.
Nous allons nous renseigner au tourisme-bureau pour savoir s’il est possible d’approcher le volcan Askja. D’après eux ce n’est pas possible pour nous. Evidemment, bien sûr, on a compris, faut rester dans la piste toute tracée du touriste lambda. Et pour nous enfoncer encore plus il nous est dit qu’une puissante expédition de géologues est en route pour le volcan ! Circulez, manants, il n’y a rien à voir pour vous ! C’est vexant.
C’est en râlant que nous reprenons la route le long du fjord sous le soleil. Il fait bon, mais adieu l’aventure. Comme au cinéma ou devant la télé nous admirons le paysage à travers les vitres de la voiture (je plains Zoa qui ne voit presque rien depuis l’encoignure du siège arrière) : montagnes enneigées toute en relief sur un ciel d’un bleu extraordinaire. La route devient alpestre, suspendue au-dessus de l’abîme et bordée de névés, lesquels se découpent sur un autre bleu, celui de la mer, juste en-dessous.
La route traverse un petit port, bien différent de celui d’Egillstadir, et qui sent la vieille mo-rue à plein nez. Un second petit village de pécheurs, perdu dans un recoin du fjord, est traversé avant que nous montions vers la neige en pénétrant à l’intérieur des terres. Nous posons la tente sur une mousse encore humide de la neige qui vient de fondre. Il fait bon tant que le soleil reste assez haut dans le ciel, et ce d’autant plus qu’il n’y a pas de vent ce « soir », gage de confort. Mais dès que le soleil tangente la ligne d’horizon les flaques d’eau gèlent à vue d’oeil. Vite la tente pour dé-guster un bon chocolat chaud. Et après avoir commenté la journée nous nous détendons avec une partie de Lexicon. Et avant de dormir chacun rédige son courrier.
Samedi 19 Juin 1971 - Ascension d’un sommet dans le massif de l’Olafjordur
Lever matinal : midi moins le quart. Nous sommes dans le massif de l’Olafjordur et nous avons l’intention de gravir un sommet, même si ce n’est pas un volcan.
Cela commence par des km de spoufs herbeux sur un terrain peu incliné. Suit une zone où alternet névés et terrains relativement secs. Un peu plus haut ce ne sont plus que des névés intermi-nables. La montée est régulière et bien rythmée et moins de trois heures plus tard nous parvenons à un col avec notre montagne au sud (à droite). Au nord ce n’est qu’amas de cailloux rouges qui pré-tendent édifier une série d’aiguilles branlantes, à tout coup ingrimpables, tandis que notre pic a fière allure d’ici, et même un peu trop, car nous n’avons pas amené de corde, seulement un piolet.
Par un terrain pourri et raide nous grimpons sur la premiere éminence de la crête qui conduit au sommet principal. C’est un endroit idéal pour faire une pause. Le temps est ensoleillé et calme (pas de vent), il fait même chaud. Altitude ? Tout est enneigé autour de nous. L’heure est douce et le repas est le bienvenu car bien gagné. Puis petit farniente, mais pas de sieste, car nous sommes per-plexes sur la conduite à suivre pour parvenir au sommet par un chemin qui paraît fort rébarbatif depuis notre position.
Je pars seul en exploration. Un premier névé assez raide me donne des inquiétudes car il est mou sur toute son épaisseur... et si jamais il ripait ? Un premier essai ne me convainc pas et je re-descend. Puis je me résouds à passer par là car il n’y a pas ‹ autre possibilité sur cette arête. Tout se passe bien et j’arrive sous une barre rocheuse. J’abandonne mon piolet pour escalader la barre. Le rocher y est assez bon et la suite facile. Mais ça ne dure pas car plus haut je bute sur un deuxième névé très raide que l’on ne peut pas éviter. Je le grimpe sans piolet, ce dernier étant resté sous la barre rocheuse. Je débouche sur le cône terminal.
Chantal d’en bas a suivi ma progression à la jumelle et elle me demande si elles peuvent y aller Catherine et elle. Je leur demande d’attendre un peu pour que je puisse explorer l’immense crête qui constitue en fait le sommet, un sommet peu marqué. De belles corniches penchent au-dessus de la face Nord. La crête continue au-delà du sommetsous forme d’une arête de neige assez fine. D’apparence c’est faisable, au besoin en traversant toute l’arête jusqu’à une sorte de col.
Je refais l’arête en sens inverse et retourne au sommet où j’érige un cairn. Je redescend en-suite sur le promontoire où m’attendent Chantal et Catherine. Elles désirent absolument monter au sommet. Ce qui est fait rapidement, le terrain étant préparé. Sommet. Photos. Nous continuons par l’arête que j’ai partiellement exploré. Tout va bien jusqu’au moment où elle devient très étroite et de consistance douteuse. Nous évitos cette portion de l’arête en traversant une immense et impression-nante pente en face Sud qui nous permet d’accéder à une zone moins raide, au-delà de la fine den-telle de neige de l’arête. La descente se fait alors directement en face nord sur des pentes de neige molle très raides. Par bonheur elles tiennent et ne partent pas en coulées, lesquelles pourraient se terminer en avalanche. Les traces sont profondes mais résistent à nos trois passages. Nous regagnons progressivement des zones moins périlleuses. La neige devient craquante avec la baisse de température consécutive à la descente du soleil sur l’horizon. La glace bute douloureusement sur nos tibias pendant que les pieds trempés gèlent dans les chaussures. Les champs de neige n’en finissent pas. Là-haut le pointillé de nos traces ne laisse pas de nous impressionner. Elles pourraient dire : ils l’ont fait ! Mais personne n’est là pour le remarquer ni aujourd’hui ni les jours suivants sans doute. Traces aussi éphémères que que celles de nos propres vie à l’échelle cosmique.
Il est 21h, le soleil brille toujours mais il ne chauffe plus. C’est un lampadaire froid qui nous éclaire. Après les immenses champs de neige nous traversons une alternance de névés-herbe sans fin. Nous retouvons nos champs de spoufs propices aux faux pas.
La tente est retrouvée avec grand plaisir et nous faisons honneur à un repas substantiel bien arrosé comme il se doit avec de l’eau de source islandaise. Nous terminons cette belle et longue journée par un petit Lexicon.
A la recherche du mot idoine nous ne prêtons pas tout de suite attention au temps qui change brusquement alors qu’il a été si radieux aujourd’hui. Une bise aigre et rapide s’est levée et s’infiltre partout dans la tente. Chantal a mal à une oreille...
Dimanche 20 Juin 1971 - Jour de repos forcé au pied du massif de l’Olafjordur
Chantal a eu mal à l’oreille toute la nuit. Peu de soleil aujourd’hui et toujours cette bise gla-ciale. Nous avons eu de la chance hier. Aujourd’hui le temps n’incite pas à sortir, aussi nous passons la journée sous la tente en repos forcé. Il y a lutte entre vent du Nord et vent du Sud qui charrie de nombreux nuages. Le col où nous campons est le point de jonction de ces deux vents.
Donc lever aux environs de 13 heures. Après le petit déjeuner nous jouons au Lexicon. Puis je pars seul faire un tour parmi les spoufs. Discussions et lecture jusqu’au déjeuner. La journée s’étire lentement jusqu’à une heure du matin. La température a encore baissé, le plafond de nuages s’est rapproché et masque tous les sommets.
Inutile de dire que sur la piste voisine il n’y a pas eu âme qui vive durant ces deux jours. Vaut mieux pas avoir besoin de secours. Nous n’avons aucun moyen de communication et évidemment personne ne sait où nous sommes. Cela a du bon mais il faut l’assumer.
Lundi 21 Juin 1971 - Otite de Chantal. A la recherche du docteur et de l’apotek. Saudarkrokur, les fermes antiques de Glaumbauer.
Chantal a encore très mal dormi. Il va au moins falloir touver un apotek quelque part. Après un lever relativement matinal (vers midi) nous plions le bazar et descendons dans la vallée voisine.
Le temps est maussade : le plafond est bas et gris, la bise coupante est chargée d’humidité. L’Océan est verdâtre. Un arrêt près d’une plage nous indique qu’il ne rejette que des algues bizarres en forme de triques ou plates.
Au village de Hofsos, à la Kampfelag on nous indique l’apotek du pays. Nous déposons le courrier à la Poste et trouvons la maison de l’apotek. Chantal part à la recherche de l’homme de l’art et tombe sur des dames aimables. La plus jeune lui indique que son husband n’est pas près de rentrer et qu’il vaudrait mieux aller le chercher dans la maison qu’elle lui désigne du doigt. Nous y allons et Chantal part à nouveau en exploration pour dénicher ce fameux apotek. Il finit par apparaître et se présente non seulement comme apotek mais également comme docteur en médecine. Voilà qui est excellent, d’une pierre deux coups.
Nous retournons à la maison du désormais docteur avec ce dernier. Il donne une consultation et des médicaments à Chantal. Très content de lui il lui fournit même la notice en français. Ce jeune médecin, d’allure civile, s’est révélé très sympathique et a refusé obstinément que nous lui réglions quelque honoraire que ce soit. Béni soit ce pays et ses habitants pas si froids que cela. Normaux quoi.
Nous poursuivons la route jusqu’à Saudarkrokur, port en expansion relativement important, piqueté de petites maisons de toutes les couleurs. En compagnie de Zoa je suis allé tremper une main dans l’eau de l’Océan (arctique ?), sous d’intenses rafales de vent froid. Brrrr ! Y tomber dedans signifierait la mort. On ne peut s’empêcher de penser aux pécheurs de morue venu de Bretagne et confrontés pendant des mois à ce redoutable climat. Nous restons perplexes devant ces grandes plages de sable basaltique fin et noir, battues par un vent chargé de pluie sous un ciel sombre qui rend tout gris.
Avec la pluie la route ne poussière plus. Nous faisons un crochet par Glaumbauer afin de voir et visiter quelques fermes conservées du temps jadis. De l’extérieur elles sont jolies sous leur chape de gazon. Nous arrivons trop tard pour en visiter l’intérieur et le petit musée. Nous allons planter la tente à proximité, non loin de la route, sous la pluie glaciale, sans doute de la neige peu de mètres au-dessus de nous.
Le mal à l’oreille de Chantal, qui a été très fort dans la voiture, se calme un peu. Nous conju-rons les mauvais démons venteux et pluvieux d’Islande, à défaut de gentils elfes et farfadets qui n’osent pas affronter ce temps infect, avec un bon repas et une partie tranquille de Lexicon.
Durant la nuit une petite vibration secoue le sol. Voilà donc les fameux séismes d’Islande ? Ou un poids lourd sur la route cabossée ?
Mardi 22 Juin 1971 - Nuit de pluie, moutons islandais, fermes folklorique de Glaumbauer.
Durant toute la nut la tente est secouée par des rafales de vent chargées de pluie. C’est la première fois que nous sommes confrontés à autant de pluie en Islande. Hier « soir » nous avions remarqué deux moutons, un grand et un petit, qui broutaient l’herbe non loin de notre camp. Nous n’avons jamais vu un troupeau de moutons en Islande, seulement des individus isolés. Ils ne res-semblent pas à nos moutons béarnais au museau fin alors qu’ici c’est plutôt museau carré et allure générale plus importante renforcée par une toison de laine plus qu’abondante.
Le couple de moutons se met à bêler bêtement chaque fois qu’il passe devant la tente sans se douter qu’il nous réveille, au même titre que les rafales de pluie bruyantes. Mais ce n’est pas tout. Des camions passent, puis des tracteurs, un troupeau d’oies qui cancanent à tue tête, Chantal qui cherche frénétiquement la gourde à 4h du matin pour prendre les cachets contre le mal d’oreille qui ne veut pas cesser. Sans compter le froid qui s’infiltre partout...
Au matin nous constatons, au cours d’une brève éclaircie,. que les sommets environnants sont poudrés de neige. Nous essayons de rattraper un peu de sommeil en bullant jusqu’à 14h, heure à laquelle nous allons visiter la ferme folklorique de Glaumbauer.
Nous sommes les seuls visiteurs. Un vieux gardien nous fait signer le livre d’or, nous lui versons le prix des entrées. Il nous conduit dans les différentes pièces de cet habitat traditionnel. Il y fait sombre, la lumière étant dispensée par de petites fenêtres cachées derrière les trous creusés dans les murs de terre et d’herbe. Pas de lumière artificielle pour ménager le folklore. Nous allons presque à tâtons.
La cuisine est préhistorique (aucune date n’est indiquée - ou nous n’avons pas pu les lire). Pas de cheminée au-dessus du foyer (que brûlaient-ils au juste ?), la fumée part directement au plafond. Intéressant et très primitif : de petites meules en pierre étaient utilisées pour moudre le grain, éventuellement le café.
Les autres pièces sont vraiment petites. Les gens devaient vivre les uns sur les autres. Il y a une pièce commune, sorte de dortoir où tout le monde dort, mange, travaille et baise aussi car il a bien fallu que ces pauvres paysans se reproduisent. Nous n’avons pas osé demander où étaient les toilettes. Dehors, sans aucun doute. Imaginez un peu : en hiver la nuit est permanente, dehors le blizzard sévit et une grosse envie de pisser ou autre vous prend. Vous vous voyez en train de baisser culotte dans ces conditions ? Le papier-cul, qui n’existait sûrement pas, aurait volé bien bas au-dessus de la steppe désolée. Avec de la neige alors, par moins 30°? Oui, comment faisaient-ils ? N’avaient tout de même pas des caisses comme les chats ? Mais sûrement des pots de chambre.
Les lits sont très petits. Ils devaient parfois dormir les uns sur les autres, pas de doute. Utili-ser au mieux l’espace, se tenir chaud (pas vu trace de chauffage central ou équivalent).
Je peux faire quelques photos. En somme rien d’extraordinaire si on se replace plusieurs siècles en arrière. Evidemment aujourd’hui même le paysan de base a rompu avec ce mode de vie, depuis longtemps.
Nous roulons ensuite dans l’Islande monotone et laide ; nous repassons par Blonderes ( ?) et par le col qui sépare le Sud du Nord et campons au bord d’un ruisseau. Il fait un froid humide.
Mercredi 23 Juin 1971 - Retour vers Reykjavik. Les oies et leurs poussins.
La mousse qui recouvre le sol a rendu cette nuit plus confortable que la précédente laquelle fut troublée par moult cailloux pointus, et des bruits divers. Mais il a fait froid. C’est le Nord. Et l’altitude joue aussi. Les névés qui parsèment le paysage attestent que nous avons campé assez haut en altitude (nous n’avions pas d’altimètre).
Au matin le ciel est toujours gris, le vent violent et porteur de fine pluie. Le tout bien froid. Nous n’avons pas l’intention de moisir ici. Après une très très rapide toilette au torrent, nous levons le camp pour partir vers le soleil. Nous avons décidé de visiter le Sud avec l’argent qui nous reste, voir les phoques de Vik et peut-être même visiter un glacier.
Nous refaisons donc la route en direction de Reykjavik et bientôt le soleil nous réchauffe à souhait. Le paysage est plus varié. Nous retrouvons notre petit volcan [celui des scories d’usine ?] et les grands fjords, non plus Tonimalt cette fois, mais plomb fondu. Beaucoup d’oiseaux, et en parti-culier les oies dont les petits sont nés et gambadent. J’en fas courir plusieurs. Les poussins canetons plongent comme des goujons, ou motent sur le dos de leur mère qui me lance des couacs offusqués. La marmaille piaule à qui mieux mieux.
Plus loin, non loin de l’endroit où nous avions vu les nids, Zoa repère des poussins dans l’herbe. J’en attrape un. Il a de grandes pattes, un magnifique duvet et hurle de désespoir. Mais finit d’ailleurs par se calmer,un peu rassuré. Je le orends en photo.
Nous continuons sur une route qui s’élargit et devient très passante - chose dont nous n’avions pas l’habitude - à mesure que nous approchons de la capitale. Elle a fière allure vue de l’autre côté de la baie bleutée. Nous prenons la route de Vik qui passe par une région de sources chaudes. Nous nous y arrêtons. L’air fleure le soufe par ici. La lumière est douce comme l’est la mousse sur laquelle nous plantons la tente, dans un petit coin sympa abrité du vent. Tout cela nous met du baume au coeur. N’eut été le mal à l’oreille de Chantal qui persiste. Puisse-t-il rapidement passer.
Le soir, seul, vers minuit et demi, je vais me promeber sur un immense champ de spoufs en direction de jets de vapeur que j’ai repérés depuis le camp. Ils s’échappent de la base d’une colline. Je remarque qu’ils ont été exploités, puis abandonnées, quelques tuyaux rouillés l’attestant. Ne reste que le chuintement insolite de la vapeur sulfurée qui sort du sol...
Jeudi 24 Juin 1971 - La St Jean est fêtée au glacier Myrdalsjökull. Miasmes en fête aussi.
Au cours de la nuit il a beaucoup plu. Ô tristesse et contraste avec le soleil coloré d’hier soir. De lourds nuages noirs pleins d’eau cavalent dans le ciel. Chantal n’oublie pas de me souhaiter une bonne fête dès le réveil.
Je plie la tente en repérant soigneusement ce petit coin paradisiaque pour campeurs, niché au milieu d’un désert de pierres volcaniques moussues, plutôt inconfortables.
Nous allons à Hveragerdi, la ville des sources chaudes, ça jaillit et fume de partout, alimen-tant en eau chaude les maisons et les serres. Nous allons en pélerinage - déjà ! - à la source d’eau chaude où nous nous étions brûlés les mains il y a une vingtaine de jour. Nous constatons que l’eau est toujours aussi chaude !
Nous voulions profiter de la piscine mais malheur ! elle est fermée aujourd’hui, juste au-jourd’hui, pas de chance. Il sera dit que je ne me baignerais jamais dans l’eau chaude volcanique d’Islande. Chantal et Zoa font les courses, puis nous écrivons quelques cartes postales, les dernières vraisemblablement.
Nous roulons ensuite vers le Sud, en direction de Vik. Vik se trouve au sud des grands gla-ciers que nous avions aperçus depuis l’avion lors de notre arivée : Vatnajökull, colossal (7000 km2), et Myrdalsjökull, plus raisonnable (596 km2).
Le temps se gâte vraiment et nous recevons de véritables trombes d’eau d’une intensité telle que nous n’en avions encore jamais vues en Islande. Véritables averses d’orage tropical. Je pense que ce doit être une particularité du sud de l’Islande soumis à l’influence du Gilf Stream. Le paysage en est noyé, autant celui que nous avions traversé en allant vers l’Hékla, plat et sans intérêt, et le nouvelles terres que nous traversons pour aller vers Vik.
La route aborde une zone montagneuse supportant les glaciers supérieurs. L’eau libérée des glaciers tombe des falaises en belles cascades. Nous en visitons une et laissons l’autre, colossale, pour le retour.
Nous nous rapprochons du glacier Myrdalsjökull. Aux jumelles nous pouvons repérer une avancée du glacier vers la plaine. Le paysage, dont la lumière est mangée par des nuages massifs, prend une tournure sinistre. Et toujours acompagnés par le mauvais temps nous traversons une im-mense zone plate de sable noir, sans la moindre végétation, et ponctuée de quelques éminences. Le sol est ici formé de débris volcaniques charriés par les glaciers et emportés par les eaux de fonte, peut-être à l’occasion de quelque éruption sous-glaciaire. Immédiatement au sud, la mer.
Un écriteau nous indique bientôt la piste conduisant à l’avancée glaciaire. Nous nous y en-gageons prudemment et arrivons sur une zone suffisamment herbeuse pour pouvoir y planter la tente. La pluie tombe toujours mais a marqué une pose par rapport aux déluges de l’après-midi, ce qui facilite l’installation du campement. Mais cet endroit comporte un inconvénient majeur : au lieu d’une suave odeur de serpolet nous sommes gratifiés de miasmes insupportables à l’odeur d’oeufs pourris, autrement dit d’hydrogène sulfuré H2S, gaz qui est en outre hautement toxique. C’est un cadeau des volcans qui roupillent d’un oeil sous le glacier et qui est ramené par l’eau de fonte char-gée de toutes sortes de sédiments à dominante noire. Ces senteurs accompagnent agréablement le moment des repas, si l’on peut dire !
Zoa m’a gratifié ce soir d’une petite attention sympathique pour honorer ma fête, elle m’offre des cigares. Achetés en Islande ? Ou amenés de France - pas pour elle, elle n’en fume pas - en prévision de la St Jean ? Chez les Fougère on n’oublie jamais fête et anniversaire des proches. Je suis donc un proche pour elle. Peut-être un proche qu’elle aime secrètement. Il est 1h du matin de cette nuit du 24 au 25 Juin 1971. La petite bougie de la St Jean brille sur la valise Epicerie placée à la tête du « lit ». A défaut de feu de la St Jean comme en est la coutume chez nous en France.
En retranscrivant ce journal je me demande aujourd’hui quelle aurait pu être ma vie avec Catherine. Grande, belle, sportive, au caractère accommodant mais ferme, ne faisant jamais d’histoires. Son côté un peu rêveur et poète a-t-il trouvé ici en Islande les elfes de son royaume se-cret ? A-t-elle été déçue et est-ce la raison de sa petite colère à l’issue du voyage ?
Nous sommes loin du soleil de minuit de la partie Nord de l’île. Le temps est tellement bou-ché qu’il fait preque noir. La lumière de la petite bougie St Jean nous réconforte. nous n’osons pas l’éteindre. Obstinée, la pluie s’est remise à tomber avec son clapotis monotone sur la tente. Les miasmes infects et putrides reviennent à la charge, assaillent nos narines et provoquent des céphalées [la raison aurait dû m’inciter à quitter cet endroit au plus vite, connaissant la toxicité de l’H2S - Journal local : « On a découvert les cadavres de trois touristes français vraisemblablement morts d’intoxication provoquées par les émanations du glacier Myrdalsjökull. Qu’attend le gouvernement pour signaler les dangers mortels de ce périmètre ?, d’autres morts ? »].
Zoa rouspète après l’odeur qui l’empêche de dormir. Chantal enfin libérée de sa douleur lan-cinante à l’oreille dort comme un loir en faisant fi des odeurs. Avant de m’endormir j’évoque avec Catherine l’inconvénient majeur que représente ce mauvais temps quasi-permanent depuis quelques jours. Nous avons l’impression de nous retrouver sous les déluges printaniers des Basses-Pyrénées au Printemps. Seul petit avantage, nous apprécions tous les deux le bruit des gouttes d’eau sur la toile de tente : il couvre les ronflements de chacun et aide à s’endormir. Et à faire de doux rêves. Par exemple pour moi la belle Zoa, enfin libérée, nue au soleil de minuit, diamant splendide et immaculé étendu sur la plage de sable noir avec l’océan couvert d’écume blanche en arrière-plan, comme pour célébrer cette Vénus sortie des ondes. Du Velasquez, du Caravage ! Le voilà mon farfadet à moi ! Autre chose que ces petits elfes ridicules, asexués, sans caractère et que l’on ne voit jamais.
Vendredi 25 Juin 1971 - Aventure au Myrdalsjökull, le second plus grand glacier d’Islande.
Nous avons donc bien dormi, car toute la nuit la pluie est tombée, monotone. Vers 10h du matin elle cesse enfin, provisoirement. La tente peut ainsi sécher. Les glaciers sont nettement visibles. Des voitures passent et leurs conducteurs ne semblent pas impressionnés par le mauvais chemin qui continue au-delà l’endroit où nous nous sommes arrêtés.
Nous nous préparons pour aller voir à pied quelle gueule a ce glacier vu de près. Nous em-portons crampons, corde et piolets. L’approche est rapide. Le glacier a l’allure d’un animal énorme recouvert d’une carapace formée de gigantesques écailles bordées de noir. Des petits monticules de sable noir et de débris basaltiques émergent un peu partout. Nous remontons le long de la rive du glacier jusqu’à prendre pied sur ce dernier. Nous chaussons les crampons, nous encordons et en avant ! dans la mer de glace démontée aux vagues figées. La mer de glace de Chamonix peut aller se rhabiller ! Ici c’est du sérieux, quasiment de l’horrible, du funeste, de l’apocalyptique. Nous avons changé de monde et il va falloir nous battre de toutes nos forces pour sortir sains et saufs de cet enfer glacé et glissant de toutes parts.
Un premier raidillon est facilement enlevé. Chantal, habituée au cramponnage, surmonte l’obstacle les doigts dans le nez. Mais Zoa patine, c’est la première fois qu’elle chausse des crampons. Elle donne l’impression d’être extrêmement mal à l’aise. En fait elle l’est. Mais rassurée par la corde elle surmonte sa peur et nous rejoint. L’obstacle franchi nous grimpons par bosses et par crêtes aigües et aériennes, entourées d’édifices de glaces impressionnants. Un mur de glace nous arrête. Je taille quelques marches et parviens à me rétablir sur le sommet du mur qui n’est qu’un rebord incliné. La troupe suit grâce à la corde.
Petit à petit nous gagnons le centre de la langue glaciaire qui nous semble un moment plus praticable. Mais nous constatons vite qu’il n’en est rien. Et il faut, quelle que soit l’ivresse que pro-curent nos évolutions improbables sur de fines dentelures de glace ou au fond de profondes cre-vasses, penser à regagner la rive du glacier. Il nous est impossible de remonter tout le glacier même si, plus haut, il redevient praticable.
La rive nous semble proche mais nous devons traverser un dédales de pièges glaciaires. Gouffres et murs de glace sont au menu. Grâce à une sorte de varappe glaciaire nous finissons de surmonter les obstacles qui s’ingéniaient à nous empêcher de regagner la terre ferme.
Avec la concentration qui nous habitait lors de ces acrobaties nous avions oublié la pluie, cette éternelle pluie qui n’arrête pas de nous arroser depuis plusieurs jours. Nous sommes en outre noirs de boue, de celle que charrie le glacier, nous ressemblons à des mineurs de fond de retour à la surface. Nos estomacs crient famines, voilà plus de trois heures que nous nous agitons en tous sens dans ces fantaisies glaciaires qui n’acceptent pas les humains.
De retour au camps nous nous restaurons abondamment. Ca fait du bien. En soirée des tas de gens viennent camper dans les environs. Leur WE se prépare, avec visite au Myrdalsjökull qui est un but de balade pour les habitants de Reykjavik, comme la mer de glace à Chamonix pour les touristes.
Comme hier des relents fétides balaient le plateau sur lequel nous campons. Le volcan sous-glaciaire Katla fait sans doute des siennes et expédie des pets libérateurs. Leur toxicité ne doit pas être si terrible étant donné le nombre de touristes qui viennent ici passer la nuit. Nous « éteignons la lumière » à 2h35, chacun pouvant alors rêver à sa disparition définitive dans l’un des gouffres in-sondables de cet immense glacier...
Samedi 26 Juin 1971 - Exploration solitaire autour du Myrdalsjökull. une étrange histoire d’oiseaux.
Réveil vers 12-13h. Après le petit déjeuner je pars seul avec mes jumelles et grimpe sur une moraine escarpée et assez haute pour examiner les environs. Le sommet de la moraine est occupé par un plateau caillouteux comportant une excavation au centre. Il semblerait que je n’étais pas attendu et que je dérange. Lorsque j’apparais sur le plateau de grands oiseaux, blancs dessous, noirs dessus au long cou et au long bec, se rassemblent et se mettent à manifester par des cris agressifs.
Je pose les jumelles sur un caillou et essaie de les chasser en leur envoyant des pierres, puis, oubliant les jumelles, je cours chercher l’appareil photo. Ce qu me fait perdre du temps car il faut le recharger en pellicule et cette dernière se bloque ! [mes films sont préparés à partir d’une grosse bobine vierge et enroulés dans des étuis vides ; ils
ont présenté de nombreuses rayures. Tout ça pour faire des économies. Tout ça pour des photos que je ne referais jamais.]
Je reviens sur la moraine et la parcours en direction du torrent glaciaire sortant du glacier Myrdalsjökull. Je m’arrête au bord de la falaise caillouteuse qui domine des flots noirs et tumultueux. Les grands oiseaux reviennent et commencent à me tourner autour en s’énervant. Je mitraille tant que je peux.
Le plus grand des volatiles est particulièrement agressif. Je sens le vent de ses ailes, il crie, prend de la hauteur et me fonce dessus en piquet avec une belle ressource au dernier moment. C’est bien une manoeuvre d’intimidation. Ma méconnaissance des oiseaux ne m’a pas servi, ni lui non plus d’ailleurs, comme on le verra plus loin. Pour calmer le jeu je fais le mort et m’attends à ce que ces oiseaux irrités se rapprochent de moi pour que je puisse les photographier à mon aise. Mauvaise pioche ! Me pensant vraiment mort donc ne présentant plus de danger pour eux, ils renoncent à me pourchasser et s’en vont.
De retour au camp je retrouve les filles qui sont prêtes pour une balade. Je ne retrouve plus mes jumelles. Je dis aux filles de s’avancer pendant que je fouille la tente et la voiture, en vain. J’ai dû les laisser sur le plateau morainique, trop occupé par les oiseaux en furie. J’y remonte donc en vitesse et le parcours en tous sens jusqu’à me rapprocher à nouveau du torrent. Les grands oiseaux me repèrent et viennent me tourner autour. Le torrent émet des odeurs abominables et au-dessus de moi les oiseaux deviennent de plus en plus hystériques. Charmant endroit ! Cris stridents de toutes sortes de la part des oiseaux, vol en piqué sur moi du plus grand d’entre eux. Ils m’énervent et je leur expédie des pierres. Puis je vais mettre mon nez au-dessus du torrent pour avoir la confirmation que c’est bien lui qui dispense ces insupportables odeurs d’oeuf pourri.
N’ayant plus rien à faire par là et l’odeur m’incommodant, je remonte sur le plateau morai-nique à la recherche des jumelles. Les oiseaux finissent par s’éloigner. Enreprenant les traces que j’ai laissées ce matin je finis par tomber sur ces sacrées jumelles. Les oiseaux ne les ont pas mangées. Ouf ! Mais j’ai perdu près d’une heure et demie et je pense que Chantal et Zoa sont revenues.
Mais non, personne à la tente. Je pars donc à leur rencontre, passe devant les petites tentes des Islandais venus camper par là hier soir et me dirige vers la branche droite du glacier. J’avise une éminence du haut de laquelle j’aurai une vision globale de la région. Je suis déjà assez loin du camp. A mi-pente un coup d’oeil à la jumelle me montre Chantal et Zoa arrivant à la voiture.
Le temps se gâte, il tombe quelques gouttes, la brume envahit les sommets. Je ne juge pas utile d’aller les chercher. Un peu plus tard je les vois monter sur la moraine aux oiseaux. Quant à moi j’arrive au front de la branche droite du glacier défend par un mur de glace noire impressionnant précédant un chaos de glaces. Je pars explorer la rigole entre rive et glacier. La progression, facile au début, devient rapidement très difficile. Je ne me pose même pas la question de savoir que si le glacier bouge des pans entiers de glace peuvent m’écraser comme mouche sur un pare-brise et je m’emploie à grimper un court ressaut de roches absolument pourries et qui plus est au-dessus de crevasses noires sinistres. Ma « promenade » me sonduit ainsi à progresser sur des pentes raides et glissantes, pitaclées de gravillons et de blocs en équilibre, tout à fait le genre d’endroit où il ne faut jamais mettre les pieds ! Ils ne sont pas les bienvenus. Et pour ajouter à l’ambiance j esuis dominé par des surplombs de roches fracturées formant grottes. Et j’ai sous les pieds un a-pic dominant directement le glacier noirâtre. Mais que suis-je venu faire ici ? Un piolet me serait bien utile.
Je progresse ainsi sur plusieurs centaines de mètres en m’élevant progressivement de façon à gagner la crête qui est en fait la rive du glacier. Je me heurte à plusieurs passages délicats qu’il me serait difficile, voire impossible, de franchir dans l’autre sens. J’arrive quand même à sortir de cette souricière et par une suite de moutonnements morainiques qui n’en finissent pas je parviens sur une croupe adossée à une bosse importante. Le temps s’améliorant quelque peu je continue à monter jusqu’au sommet de la bosse. Et là surprise, derrière la bosse une brusque rupture de pente dévoile un a-pic vertigineux s’ouvrant sur de sensationnels canyons parcourus par des torrents tumultueux. L’un des torrents semble sortir de terre, à flanc de montagne.
Je m’arrête un moment sur ce sommet pour admirer le paysage et réfléchir à la marche à suivre pour poursuivre ma randonnée, dont je me dis dans un brusque éclair de lucidité que j’ai eu bien raison de ne pas y entraîner les filles ! Sauf à vouloir m’en débarrasser ! L’a-pic constitue une solution de continuité pour continuer à remonter la rive du glacier. Je le contourne donc et parviens à une brèche, plus bas. De la brêche je grimpe une pente raide aboutissant sur une sorte de sommet rocheux dominant directement le glacier. La vue sur ce dernier offre une perspective prodigieuse. Elle permet de constater l’immensité de ce dernier (plus de 500 km2 !). Et de voir que dans sa partie supérieure il semble s’applanir en mamelonnant légèrement sur des étendues prodigieuses.
En me tournant vers le Sud je tombe sur un autre infini : la mer, une eau violette à perte de vue, laissant apparaître les îles Westmann en contre-jour, ilots dérisoires face à cette immensité. Une ligne fine et blanche d’écume souligne le rivage et ses plages interminables de sable noir. A l’Ouest, sur la terre ferme, une montagne isolée émerge d’une plaine monotone. Un tapis de verdure couvre son pied, parsemé de maisons, microscopiques à l’échelle de la montagne.
Pour continuer ma balade j’hésite à descendre dans le canyon qui s’offre sous mes pieds. Certainement passionnant à explorer mais nouvelle souricière potentielle. Je préfère prudemment rester sur la rive supérieure qui dispense des perspectives étonnantes. Sur la falaise opposée je repère de nombreux nids d’oiseaux. L’un d’eux vient même me rendre visite, sans agressivité. Un vrai paradis d’ornithologue. Je ne repère pas de nids sur la falaise au-dessus de laquelle je déambule.
Au fur et à mesure de ma progression le canyon devient petit à petit moins profond et s’élargit. Je marche maintenant sur des valonnements couverts d’herbe et de mousse, à la consistance confortable. Le soleil est revenu, le vent est tombé. Serait-ce l’heure de la sieste ? Car il fait bon, que l’heure est douce et que je souhaiterais faire une pause devant ce paysage grandiose, dans ce calme et cette tranquillité bibliques. Seule Eve manque au tableau et donc le regret que Chantal ne puisse profiter de ces instants. Ni Catherine d’ailleurs dont j’apprécie le regard poétique qu’elle porte sur les merveilles de la nature. Un petit bémol à ce tableau idyllique : des remugles fétides viennent de temps en temps chatouiller les narines, manière de me rappeler où je suis.
Mais foin de la sieste, il est temps de regagner le camp. Chantal et Zoa m’y attendaient. Elles se réjouissent pour moi de la belle balade et le monde mystérieux que je leur décris, inimaginable depuis le camp et dont je me demande encore s’il existe vraiment. Il est un peu comme celui du rêve de la maison qui vient hanter mes nuits de temps en temps (rêve connu des psychos). Une maison qui n’en finit pas de dévoiler de nouveaux couloirs, de nouvelles pièces, dans un espace sans cesse renouvelé que l’esprit aime explorer avec gourmandise en espérant y trouver le clé du monde et de ses mystères.
Mais la journée n’est pas finie, loin de là. Un bon repas cloture cette première demie-journée riche en découvertes insolites, l’occasion de m’étendre sur les péripéties et les beautés de ma ran-donnée solitaire. Sitôt le repas terminé, bye bye la sieste, je bondis sur la moraine aux oiseaux avec mes jumelles. J’ai l’intention d’aller voir de près une éminence qu’il m’a semblé voir fumer depuis mon observatoire perché au-dessus du glacier Myrdalsjökull. Au lieu de cela je retrouve les grands oiseaux, plus agressifs que jamais. Leur attitude m’énerve vraiment, et sans chercher à comprendre je leur décoche pierre sur pierre pour les éloigner.
J’ai la mauvaise idée de m’approcher des flots noirs et tumultueux du torrent afin d’être sûr, une fois de plus, que les gaz méphitiques proviennent bien de son eau. Les oiseaux tournent au-dessus de moi en poussant des cris effrayants aux tonalités sinistres. Je distingue deux sortes de cris. Manifestement je les dérange. Le plus grand des oiseaux m’en veut particulièrement et multiplie ses attaques en piqué. Il finit par me frôler la tête. Au lieu de décamper je choisis de me défendre et reprends mes jets de pierre, suffisants pensè-je, pour l’éloigner définitivement. L’animal ne renonce pas et je commence à fatiguer. Néanmoins la précision de mes tirs s’améliore chaque fois que l’oiseau est proche de moi. Et tout à coup, avec un bruit mat, une pierre atteint l’une de ses ailes et il s’écrase instantanément au sol, à mes pieds. Ses dimensions me surprennent : un bec impressionnant, des serres acérées mode griffes, une envergure d’environ 1,5 à 2 mètres. Il est tombé non loin du torrent sulfureux. Le premier étourdissement passé il se traîne dans sa direction pour m’échapper. Je n’arrive pas à l’empêcher de rentrer dans le flot bouillonnant qui le happe déréchef. Va-t-il s’en sortir ? je suis triste pour ce bel oiseau blanc si courageux. Au-dessus, dans le ciel, c’est du délire. Cris discordants, attaques de toutes parts et même jets de fiente en rafale... il est temps de changer de crèmerie. Mais en jetant un dernier regard vers le grand oiseau blessé avant qu’il ne disparaisse de ma vue, j’aperçois deux ou trois énormes poussins gros comme des poules qui courent le long de la rive. Je comprends alors. J’ai peut-être tué leur mère qui ne cherchait qu’à les protéger. Cela me laisse un goût amer. J’aurais dû laisser ces oiseaux vivre leur vie tranquillement, si j’avais su. Leurs attaques n’étaient pas gratuites. Ils ne font que se défendre. De nombreux oiseaux, sinon tous, du plus grand au plus petit font la même chose lorsqu’on s’approche de leur nid et de leurs petits [mes cas extrêmes : un troglodyte de 10 grammes et un vautour fauve de 10 kg, et j’ai vu faire un rouge-gorge, des choucas, des merles, des mésanges, des corneilles, des corbeaux, des moineaux etc... ils ont tous le même comportement, prêts à sacrifier leur vie pour leur progéniture.
Les gros poussins m’intriguent. J’en saisis un par le dos pour l’examiner, mais il ne se laisse pas faire, pousse des cris d’orfraie et tente de me mordre. Belle vitalité. Je n’insiste pas car le fait d’avoir attrapé un petit a eu un effet multiplicateurs des oiseaux et agressifs. Le ciel en est rempli. Les cris et les attaques se multiplient. Je m’échappe au sprint poursuivi par un concert de coasse-ments affreux et des frôlements d’ailes au ras de ma tête. Nombreux et « outillés » comme ils sont, s’ils attaquaient vraiment je ne donnerais pas cher de ma peau. Je réalise que « Les Oiseaux » d’Hitchcok ne sont pas tout à fait une légende. J’ai pris de gros risques par ignorance. Heureusement que ces gros oiseaux sont foncièrement pacifiques. M’éloigner leur suffisaient. Ils ne sont peut-être pas conscients de leur force. Il est évident qu’un seul d’entre eux accroché à ma tête aurait tôt fait de m’arracher les yeux. Et après ?
Comme pour les gaz toxiques il n’est pas signalé d’oiseaux dangereux dans les parages. Vu la fréquentation il ne doit pas y avoir souvent d’accidents. A moi seul j’ai cumulé tous les risques ! Chute dans une crevasse, dévissage dans une paroi de rocher pourri, intoxication aigüe par H2S en allant flairer de près l’eau polluée du torrent, attaque mortelle par des oiseaux pour avoir tenté d’enlever un de leurs poussins, et quoi d’autre ?... Il est temps de quitter des lieux aussi dangereux !
Complètement essoufflé j’arrive à la tente et je conte l’aventure et ses péripéties à Chantal et Catherine. Je les décide de venir voir ces fameux oiseaux [aurais-je envie une nouvelle fois de me débarrasser d’elles ?]. Je refais l’expérience de la plage [50 ans plus tard je me demande ce que j’ai voulu dire]. Chantal a repéré aux jumelles les trois poussins. Même topo que tout à l’heure, lorsque je me rapproche d’eaux un oiseau attaque et me frôle. Nous suivons ensuite la berge à la recherche du grand oiseau blessé, mais ne trouvons rien.
De retour à la tente un bon Sol Grujou ( ?) nous remet de ces émotions ; au loin les Islandais du dimanche chantent et font du tapage. Au moment où j’écris ces lignes les grands oiseaux noir et blanc occupent toujours le ciel en planant en rond. Plus précisément is viennent au-dessus de la tente en lançant leurs cris hideux et glaçant. Voilà qu’ils sont vindicatifs et rancuniers maintenant, assez malins pour avoir repéré la tente dans laquelle nous logeons ! Rien ne se passe du côté des Islandais. La toile de tente est agitée un court instant par un froissement de l’air qui indique que l’un des oiseaux a effectué un piqué vengeur, l’air de signifier qu’on ne vous y prenne plus à venir nous emmerder. Suit un concert aérien de sortes de miaulements en ré majeur poussés en coeur par ces volatiles peu décidés à nous pardonner ! Sont-ils courageux, généreux et intelligents ! Promis, on ne le fera plus, veuillez accepter nos excuses.
Pendant ce temps, au ras de l’herbe retentit le petit cri caractéristique d’un oiseau partout rencontré en Islande et dont nous ignorons le nom. Et juste avant de dormir, manière de nous sou-haiter bonne nuit, le Katla, ce volcan faussement assoupi sous son matelas de glace, nous gratifie d’une rasade fétide...
Dimanche 27 Juin 1971 - Enfin un phoque ! Et de gentils macareux. Et des Islandais de la nuit.
Toujours aussi inconscient dès mon lever je vais faire un tour aux oiseaux. Ils sont toujours là évidemment et animés des mêmes sentiments à mon égard. Les innocents poussins goros comme des poules barbottent dans l’eau noire sulfureuse.
Je me rapproche d’eux pour provoquer les vols en piqué et pouvoir les photographier au plus près, si possible à bout portant. Pour cela j’ai équipé l’appareil photo d’un 50 mm. Je suis satisfait du résultat. Renonçant à m’approcher de trop près des poussins je les prends en photo d’assez loin avec un 600 mm.
Au temps venteux et pluvieux de ces derniers jours succède soleil et un peu de chaleur. Les glaciers scintillent, éclatants, au soleil. La mer est blanche et plate. De nombreux rapaces blancs occupent le ciel en tournoyant et certains vont même, comme hier soir, au-dessus de la tente. Sans doute une conséquence de ma visite de ce matin. De grands oiseaux noirs prennent le relais et se distinguent par des sortes de miaulements rauques dans lesquels il est indiqué : foutez le camp, on vous a assez vu !
Ce que nous faisons car il est nécessaire pour nous de continuer à faire de la route pour res-pecter le programme. Laissons croire aux oiseaux qu’ils ont eu gain de cause !
Notre but est la plage de Dyrholaey, la plages aux phoques. Nous y allons sans trop de con-viction. Est-ce bien la saison ? Après quelques recherches sur le terrain nous finissons par trouver le chemin qui mène à la plage de Dyrholaey et fonçons. Il faut traverser une immense étendue de sable noir, relativement dure. Ici il n’y a plus de route et donc pas de limites quelle que soit la direction et je suis tenté d’en profiter. Des occasions pareilles sont plutôt rares et je compte bien en profiter en faisant faire à la voiture virages et dérappages contrôlés, sans risque. C’est grisant. Mais il faut bien sûr qu’une peine-à-jouir se manifeste. Cet exercice ne plaît pas du tout à Zoa qui en devient malade de trouille. J’ai l’impression qu’elle m’en a voulu jusqu’à la fin du voyage et le manifestera avec colère quand sa parole sera libérée. Ca ou peut-être autre chose que j’ignore.
Au bout de cette piste aux étoiles, de l’herbe. Nous y laissons la voiture et continuons à pied vers la mer. Et là bonne surprise : au pied de la falaise, sur l’éternel sable noir, un phoque, noir lui aussi, qui se vautre au soleil. Quelle chance ! Mais dès qu’il nous repère il se traîne vers la mer et plonge dans les flots. Curieux il fait tout de même quelques apparitions. Sans doute désire-t-il con-tinuer son bain de soleil lorsque les intrus auront décampé.
Les falaises qui dominent la plage ont grande allure. Sur un côté, à droite pour nous, une avancée de la falaise de type Etretat supporte un phare. De microscopiques silhouettes humaines s’y découpent sur le ciel. Il y a d’innombrables oiseaux et on peut en approcher de nombreux qui ont fait leur nid dans les falaises. Ils sont occupés à couver leurs oeufs et ne sont ni craintifs ni agressif, ce qui les rend faciles à photographier.
En continuant la balade sur le sommet de la falaise Chantal, maître es jumelles, nous signale tout à coup de beaux oiseaux qui pourraient ressembler à des macareux. Ma qué ! que c’en est vraiment des macareux. C’est la première fois que j’en vois en liberté, en live comme on dit, et non sur papier glacé. Couché par terre j’arme mon Canon avec du 600 mm. La Grosse Bertha (420 mm) en péterait de jalousie. En m’approchant des gentils oiseaux je baisse le calibre à 300 mm, bien suf-fisant. Ils n’ont pas l’air effrayés et me laissent approcher tout près d’eux. Je peux les observer à loisir et les photographier avec du 50 mm [nul doute qu’un zoom moderne aurait été beaucoup plus efficace. Avec des animaux craintifs ces changements d’objectif sont impossible]. Ces oiseaux por-tent des couleurs sensationnelles, leur bec est curieux et avec leurs pattes palmées oranges ils appa-raissent comme des oiseaux très sympathiques. Voilà qui change des rapaces guerriers du Myrdals-jökull ! Nous pouvons les approcher à 3 mètres. Plus près ils s’éloignent tranquillement en battant rapidement leurs courtes ailes. Je regrette vraiment de ne pas avoir eu un film couleur dans l’appareil.
Cette visite rapide des plages du Sud nous aura comblés et charmés. en regagnant la voiture qu’elle n’est pas notre surprise d’avoir été repérés par les mêmes oiseaux agressifs du Myrdalsjökull ! Ils nous survolent en poussant des cris que nous imaginons être narquois, peut-être même amicaux. Ils nous accompagnent jusqu’à la voiture et se posent même dans l’herbe. Ici pas de cailloux pour les éloigner. Mais nous ne les intéressons plus. L’herbe est parsemée d’innombrables plumes. Ce doit être un lieu de règlement de comptes, pensons-nous. Mais à quel sujet ?
Au cours de la balade nous avons constaté que de l’obsidienne noire traîne un peu partout dans le sable de ce pays. Normal après tout en pays volcanique. De la silice, comme le silex, mais d’origine totalement différente.
Nous reprenons la route et longeons les contreforts élancés au pied desquels s’écoule le gla-cier Myrdalsjökull. Nous pouvons voir en passant une énorme cascade à Skoga Foss. Son débit co-lossal dépasse notre entendement. Même pas utilisé pour fournir de l’énergie. Quel gaspillage ! Et acheter plus loin des hot dogs chauds dans un magasin improbable posé au bord d’une piste déserte, toujours éclairé à pas d’heure, tenu par une personne qui veille sur sa caisse enregistreuse. Nous nous posons la question de savoir si nous n’avons pas été transmutté en personnages de bande dessinée et si nous ne rêvons pas ! Tout ici est si différent de chez nous. Les hot dogs sont bien réels, eux, et nous nous régalons. Et même chose pour une pompe à essence un peu plus loin. Le préposé semble sortir du néant pour nous servir.
Nous posons la tente un peu plus loin, non loin de la piste. Avant l’extinction des feux, abandonnant les filles applaties de fatigue, je vais faire mon tour quotidien pour admirer le rutilant coucher de soleil, qui n’en est pas vraiment un, le traitre ! J’ai ainsi la chance de rencontrer deux Islandaises, mère et fille apparemment, chevauchant des poneys islandais pour leur balade du soir au soleil de minuit. Nous nous souhaitons le bonsoir. Il est 1h35. Quelle journée ! Ce pays commence à me plaire. Les farfadets ce sont ses habitants, bien visibles eux.
Lundi 28 Juin 1971 - Swimming Pool heureux. Les clochards de Reykjavik.
Je réalise que c’est bien le dernier jour passé dans des régions de haute tranquillité. Nous quittons notre bord de route vers 14h et roulons à bonne allure jusqu’à Hveragerdi, avec un arrêt course à Sellfoss. Chantal et Zoa prennent un bain dans un swimming pool alimenté aux sources chaudes, à Hveragerdi. Elles sont surprises par les douches et les toilettes prises en commun. Mais l’eau de la piscine est, paraît-il, excellente.
Nous poursuivons vers Krisuvik, région volcanique de la presqu’île de Keflavik. Nous re-trouvons le paysage pelé des champs de lave aperçus d’avion en arrivant. Le voyage se poursuit dans une zone de sources chaudes très abondantes. L’une d’elle émet un jet de vapeur particulièrement puissant. Ca clapote et fume un peu partout avec l’odeur bien connue en prime (odeur que l’on retrouve jusque dans les robinets d’eau chaude en libre service de Reykjavik).
Nous longeons ensuite un lac assez étendu (nom du lac ?) dont les rives volcaniques ont belle allure. Puis la région s’applatit, désertique, une sorte de Ténéré proche de la capitale du pays et nous enquillons une route bitumée, la première du voyage, en direction de Keflavik. Les maisons se multiplient, la ville est là. Il y a pas mal d’agitation aujourd’hui. Le camping sauvage n’étant pas de mise dans cette région urbanisée nous avons quelque peine à trouver le camping officiel de la ville, paumé près d’un stade, entouré de HLM de toutes parts et qui plus est, longé par un boulevard, sorte de rocade très fréquentée. Un vrai régal. Une rupture totale avec les conditions de notre visite du pays. C’est l’oméga de l’aventure commencée dans un hôtel minable 22 jours plus tôt. Ce cam-ping nous clochardise. Il fait gris, c’est poussiéreux, impossible d’ici d’imaginer les merveilles que ce petit pays réserve aux visiteurx curieux et un peu entreprenants.
Et ce n’est pas tout. Nous avons comme voisins tous les Français rencontrés au cours du voyage, menant grand tapage, comme souvent les Français en vacance à l’étranger en ce temps-là. Depuis d’autres nationalités ont pris aventageusement le relais. C’est marrant de constater que l’instinct conquérant se réveille facilement chez l’homme.
Par bonheur les chiottes sont nickel. Un pays propre est un pays civilisé.
Mardi 29 Juin 1971 - Reykjavik, shopping, promenade dans le parc
Le der de der en Islande. Nous sommes réveillés en fanfare tôt le matin par une pelleteuse en folie et divers vacarmes autour de la tente, dont ceux des Français mal élevés. Au cours de la nuit il a plu et Zoa s’est trempée les fesses à cause d’une fuite du tapis de sol. La journée commence mal.
Nous plions bagages et gagnons en voiture l’hôtel Loftleidir, le Grand Hôtel réservé aux riches touristes, afin de nous faire préciser les horaires de vol de la compagnie aérienne éponyme. L’hôtel grouille de touristes internationaux. Les temps ont bien changé depuis le début du mois. L’été arrive avec ses cohortes d’occidentaux friqués en mal d’aventures loin de chez eux. Et n’allez pas imaginer bêtement que ce seraient des aventures analogues à celles que nous venons de vivre. Je laisse le lecteur imaginer quel est le graal de ces ploucs, leur terrain d’aventures à eux.
Dans la ville il fait bon, le soleil brille et les rues sont pleines de gens. Il est loin le début du mois de juin avec sa bise glacée, ses brumes et sa bruine, et sa tranquillité.
Passage rapide à l’agence de location de la voiture pour leur signifier que nous sommes tou-jours vivants, puis shopping, le premier et dernier du voyage. J’ai noté que quand même et malgré tout il existe un certain nombre de magasins à Reykjavik vendant autre chose que de la nourriture. Nous faisons quelques emplettes, dont des diapos de volcans en éruption (à défaut d’en avoir vus) et visitons en coup de vent le Musée National d’Islande remplis de curiosités locales historiques et contemporaines. Nous allons manger dans un self automatique vers 16h15 et continuons nos em-plettes dans un magasin spécialisé dans les lainages, véritable spécialité d’Islande. Bonnets, écharpes, pulls, chaussettes etc. tricotés avec la super-laine fournie par le mouton à museau carré d’Islande. J’achète un bonnet, Chantal m’offre un magnifique pull tricoté main en laine d’Islande, very smart et confortable.
On peut noter au sujet de vêtements chaud la haute organisation qui était la nôtre. Nous re-partons du pays bien nantis pour affronter le froid ! L’inverse du Français impertinent mais pré-voyant rencontré en arrivant et qui s’est rué sur les lainages chauds. Peut-être avions-nous peur d’être trop justes question budget pour engager des dépenses à ce moment-là. Quitte à grelotter et à se geler les oreilles la plupart du temps. Sans compter la sinusite, les otites and so non...
Nous entamons ensuite une longue promenade sous un soleil qui rappelle celui de l’automne chez nous. Nos pas nous conduisent dans le parc de la ville, orné d’un lac. Nous nous arrêtons quelques instants sur un banc pour savourer l’air, la lumière et la tranquillité du lieu. Le parc est mitoyen d’un lieu de sérénité rempli d’elfes et de farfadets qui rentrent sous terre lorsque le soleil brille, le cimetière en pleine terre façon anglo-saxonne, installé sur une butte gazonnée doù l’on embrasse la ville. Nous nous posons près d’un arbre nain pour méditer sur le temps qui passe et la vanité des choses de ce monde. Je photographie quelques stèles originales qui glorifient la beauté de la vie.
Tout est sérénité ici. Nous avons gagné la nôtre petit à petit au cours de ce mois écoulé. L’Islande, terre dure, nous a fait du bien. Et il est trop tôt pour réaliser toutes les richesses qu’elle nous a apportées. Pour répondre à la question d’un Français rencontré ce matin, je pense que j’y retournerai. Avec un méga 4x4 cette fois ! Ah ça mais ! !
Retour au camping, dîner et préparatifs de départ. Nous tentons de dormir quelques heures, mais c’est peine perdue à cause des fêtard excités . Ici la fausse nuit dure de 1h du matin à 3h. Ce-texte a été écrit à minuit 30.
Mercredi 30 Juin 1971 - Vol de retour. Luxembourg. Paris et colère de Zoa, Pau.
4h lever. Façon de parler car nous avons dû fermer l’oeil quelques minutes chacun seulement. Le petit déjeuner passe bien néanmoins et nous plions le camp à la hâte. Il fait frais et humide. La poissonnerie voisine déverse quantité d’effluves infectes.
Au moment d’embarquer dans la Coccinelle un noctambule original perché sur un vélo tient absolument à savoir d’où nous venons et ce que nous faisons dans la vie. Moeurs coutumières avec les gens du lieu ( ?). Nous allons à 100 à l’heure à l’hôtel Loftleidir. Nous enregistrons les bagages mais ne trouvons pas le responsable de l’agence de location de la voiture, la Bilaleiga. D’après l’interprête de la Loftleidir c’est bien fait pour leur gueule, ils ne sont jamais là quand il faut. Et de ce fait nous conservons la voiture pour rejoindre le service de bus qui doit nous amener à l’aéroport de Kéflavik, et la laissons sur place. Toujours ça de gagné. Un mois plus tard l’agent de la Bilaleiga me demanda par courrier pourquoi j’ai abandonné le voiture au lieu de la déposer à l’agence.
Un bus nous convoie à l’aéroport en compagnie des pilotes du DC8 qui doit nous transporter. Ils lisent tranquillement leur journal et nous sommes sûrs maintenant de ne pas rater l’avion !
Comme nous arrivons en avance nous prenons le temps de traîner au port franc, faisons quelques achats de bricoles et glandons le reste du temps.
En route dans le DC8 quadriréacteur. Des nuages voilent l’Islande et c’est dommage. Nous mangeons de bon appétit le copieux breakfast offert dns l’avion. Des orages tonnent au-dessus du Luxembourg. L’avion tourne un moment avant de se poser, puis se décide. Il fait un atterrissage secoué : pattes arrières d’abord avec le nez cabré, puis secousses inquiétantes lorsque le train avant touche la piste. Ouf ! Rien de cassé.
Transit rapide vers Paris dans le petit Fokker de la Luxair. Son couloir aérien ne se situe qu’à 3000 mètres, en plein dans les nuages d’orage. L’avion est secoué comme un prunier ce qui rend Chantal malade. Le repas servi à bord par de dévouées hotesses équilibtistes ne passe pas. Heureu-sement le vol est court. 50 minutes, alors qu’il faut 3h30 pour rejindre le Luxembourg depuis Ke-flavik. Zoa s’empiffre sans vergogne et se porte bien. Attérissage au Bourget. Pas trace de contrôles douaniers. Un taxi nous transporte à la gare d’Austerlitz pour 25 francs. Il y a queue à la consigne pour nos bagages qui vont attendre, comme nous, le train de nuit.
Nous sommes devenus très sensible à l’air de la capitale, sûr que nous avons pris de mau-vaises habitudes en Islande qui, en dehors des sources chaudes, bénéficie d’un air que l’on ne trouve qu’en montagne chez nous. La gorge gratte, les poumons toussent, ou l’inverse. Nous prenons un petit café pour chasser ces mauvais esprits et réactiver les nôtres. Et pour passer utilement le temps nous allons visiter le Jardin des Plantes, ses plantes et ses animaux. Les photos sont autorisées.
Et c’est là que Zoa pique une crise de colère à nulle autre pareille. Il faut noter qu’au cours de notre séjour en Islande il n’y a pas eu un mot plus haut que l’autre, zéro dispute. Elle la première semblait satisfaite de son sort. Quelle mouche exotique l’a donc piquée, elle d’ordinaire si gentille et accommodante. Trop peut-être ? Aurait-elle accumulé frustrations sur déceptions jour après jour, confinée à l’arrière de la petite voiture et s’imaginant qu’elle ne pouvait pas s’exprimer, ou qu’on (Chantal et moi) ne lui laissait pas la parole ou qu’on n’en tenait pas compte ? Me suis-je mal com-porté avec elle sans m’en rendre compte ? L’Islande ne lui avait-elle pas offert le visage qu’elle at-tendait ? Avait-elle mal digéré le repas pris dans le Fokker ? N’a-t-elle pas suffisamment dormi ces jours derniers ?
Toujours est-il que cela nous laisse un peu tétanisés Chantal et moi. Nous la laissons s’exprimer jusqu’à ce qu’elle soit à court d’arguments. Son discours est d’ailleurs confus et rien de précis n’est affirmé, auquel cas nous aurions pu lui répondre point par point. Nous étions désolés que ce magnifique voyage se termine en queue de poisson sur une engueulade gratuite, un truc du genre puisque c’est ainsi on ne se parlera plus jamais, salut au-revoir. Nous ne voulions pas de cela, détestant l’un et l’autre les disputes et les mots de trop et ne voulant pas mettre de l’huile sur le feu, car n’en voyant pas l’intérêt.
Petit à petit la pression tombe, Zoa se calme pendant que nous allons flâner sur les quais de la Seine du côté de Notre-Dame, monument multiséculaire dont la vue incite à la sérénité. Il faut rappeler ici que Catherine est une gentille fille. Que sont nos micromisères personnelles en face de cette montagne de piété accumulée. Et pour nous réconcilier, si tant est que nous étions fâchés ou brouillés, nous allons déguster des curiosités dans un restaurant chinois, curiosités du genre potage aux bambous, fraises de Chine, langoustines sauce X et autres desserts dont j’ai oublié le nom.
Mercredi soir 30 Juin - Jeudi 1er Juillet - Voyage en train vers Pau et arrivée à la gare.
Et c’est rassérénés que nous montons dans le train qui va traverser la France de nuit pour nous ramener à Pau en deuxième classe. Une mauvaise nuit de plus assurée. Et à mesure que nous descendons vers le Sud et que la température augmente, nous sommes en été et plus en Islande, des odeurs de sueur rance accumulée se dégagent sournoisement de mes vêtements. Je ne sais pas pour les filles dont l’hygiène a sans nul doute été moins négligée que la mienne. En Islande ça va, en Béarn bonjour les dégats !
A Pau, en ce premier Juillet radieux et chaud Denyse Fougère et Edouard nous attendent tout sourires...
Dans son agenda Denyse a écrit ce jour-là :
« Je me lève un peu + tot pr réveiller nicolas et edouard. Je vais avec ed à la gare. Cath Jean Chantal sont là. On prend croissants et pain de mie et petit déjeuner ts ensemble.
Ils racontent. Cath m’offre des chaussettes. Un alcool anisé à son père.
Il fait gris mais ça se lève et très belle journée. Je tape ... ? ... Cath fait la vaisselle le soir. Je lis à l’idde 1er St Bon Sens.... ? .. Dom fait les courses et rentre à 17h30. On goute avec le pain d’épices Legrand. Je commence à écrire à Marie Cécile. Jean et Chantal apportent des glaces le soir mais est à Bosdarros
le St Bon Sens