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Jean M. Ollivier | all galleries >> Galleries >> Fifties > Henri Sarthou (1905 - 1951)
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Coll. Ollivier

Henri Sarthou (1905 - 1951)

HENRI SARTHOU
par Robert Ollivier

Son nom est intimement lié à mes débuts en montagne. Je dis bien son nom, car l'homme je ne le connus que plus tard, après avoir entendu, à maintes reprises, de la bouche de son ami Cazalet, des récits fantastiques dans lesquels il apparaissait comme un héros d'épopée, une sorte de demi-dieu. Cazalet avait pour lui, pour sa force physique, son audace et son courage, une admiration sans borne. Et bien des soirées dans les cabanes d'Ansabe, de Lhey, d'Arrémoulit ou de Piedra-Fitta, dans la fumée du feu de bois, s'écoulèrent sous le signe d'exploits extraordinaires. François n'était pas très bavard, mais sur ce sujet, il ne tarissait jamais. J'avais vingt ans alors - et il y a vingt ans de cela - et je n'avais encore jamais vu Sarthou.
Mais je connaissais l'Aiguille Nord d'Ansabère, la muraille de Pombie, le Capéran de Sesques et les tuyaux d'orgue des falaises de l'Oueillarisse. En haletant sur le surplomb bardé d'énormes barres de fer de l'Aiguille Nord, dont la conquête fut sanglante, j'avais mesuré l'audace et la force de celui qui, avec Marcel Cames, avait muselé définitivement les rochers vainqueurs de Calame et de Carrive. Sur le Capéran vertical, j'avais considéré d'un œil ahuri, la variante Sarthou, que personne ne refit jamais. Du refuge de Pombie, j'avais regardé avec effroi la muraille rougeâtre et repoussante, que cet esprit intrépide avait conçu de gravir, déjà à cette époque. Et j'étais tout prêt, comme François, à nimber d'une auréole de légende cette figure inconnue.
Quand on se fait d'un homme une telle image, la réalité se révèle souvent décevante. Je ne fus point déçu. Un jour, à Pau, sur le boulevard des Pyrénées, Cazalet, qui marchait près de moi, s'arrêta net : "…. Sarthou ! - s'écria-t-il, faisant précéder le nom d'un juron que je n'ose transcrire et qui exprimait son étonnement et sa joie. - D'où viens-tu ainsi ? - De Chamonix. - Tu es parti quand ? - Ce matin, en moto". Carrure d'athlète, cheveux blonds en brosse, des yeux noirs brillants d'intelligence et de vie, pas la moindre trace de fatigue après mille kilomètres de route, le personnage se confondait exactement avec l'image née dans mon esprit. Quant au caractère, je reconnus plus tard qu'il cadrait admirablement avec l'image.
A ce caractère, je ne connais rien d'analogue dans le monde des montagnards. Enumérer les courses, les exploits qui s'ajoutèrent nombreux, pendant vingt ans encore, à ceux que m'avait contés Cazalet, cela me paraît un peu vain et pas du tout conforme à l'esprit de l'homme. Aucun grimpeur ne se souciait aussi peu que lui de la valeur sportive des ascensions qu'il accomplissait, de la célébrité d'une paroi ou de la gloire qui pouvait s'attacher à ses conquérants. Il attaquait une montagne parce qu'elle pouvait satisfaire son besoin immense d'action et de lutte, parce qu'elle lui dispensait des beautés auxquelles il était fort sensible, parce qu'il aimait mettre à l'épreuve sa force et son adresse, parce qu'il était heureux de vaincre les rochers, le vide et la fatigue.
Cette montagne représentait le cadre normal de son style de vie, son terrain de jeu royal, son domaine dont il prenait possession avec une joie puissante et le plus souvent solitaire. C'était un Guido Lammer encore plus farouche que l'original, car il n'éprouva jamais le besoin d'exprimer aux autres, par la parole ou par l'écrit, l'histoire de ses états d'âme. Une expression peut-être banale, mais juste, semble-t-il, surgit en moi à son propos : "Une force de la nature".
Une force humaine cependant, et non brutale, comme pourraient le faire croire les lignes qui précèdent. Certes, il n'aimait pas les clubs, les groupements ; il fuyait volontiers tout ce qui ressemblait à une collective. Il était tout de même membre de C.A.F., du G.H.M., et du G.P.H.M., par solidarité alpine, en bon camarade aussi, et toujours serviable ; ce farouche indépendant révélait, à qui le connaissait bien, un cœur plein de bonté. Il eut des amis fidèles, mais ses meilleurs compagnons de montagne furent certainement sa femme (Pilette) et surtout ses fils. Il avait le culte de la famille, comme il avait le culte de la nature. Bien qu'il n'en ait, peut-être, pas eu conscience, il n'était pas dépourvu d'esprit religieux, mais sa religion, je crois, était foncièrement panthéiste. Une veille de Noël, comme je demandais à ce commandant des Eaux et Forêts s'il ne pourrait me procurer un sapin pour mes enfants : " Bien sûr, tu l'auras, s'écria-t-il. L'arbre de Noël des petits, c'est sacré !".

Noël approche ; Sarthou ne descendra pas de la montagne, cette année, l'arbre des petits. Il ne le descendra plus jamais. Pourquoi, Sarthou, parmi tous les courages que tu possédais, n'as-tu pas eu celui de renoncer à certaines régions de notre grand domaine, à celles qui sont trop verticales, trop sauvagement bombardées, trop mortelles, toi qui avais, chaque année, le devoir sacré de descendre de la montagne l'arbre de Noël de tes petits. Guido Lammer lui-même, cet extrêmiste de l'alpinisme, s'écria un jour, devant une paroi dont les dangers objectifs s'avéraient particulièrement redoutables : " Le visage de mes enfants m'apparut, et je renonçai". Face à la muraille sud-est des Ecrins, où des conditions très défavorables avaient déclenché un extraordinaire tir de barrage, Sarthou n'a pas renoncé.

De sa conception très personnelle de la montagne, de son amour extrême de la liberté d'action, et, disons-le également, de son goût prononcé pour la libre fantaisie, il résulte que les énormes possibilités de cette "force de la nature" sont demeurées en partie inexploitées. S'il avait eu le désir précis d'affirmer sa valeur et de conquérir les dernières grandes parois vierges, s'il avait eu le goût de l'étude des grands problèmes alpins et s'il avait consenti à s'imposer la discipline nécessaire, il aurait atteint et peut-être dépassé la notoriété des plus grands alpinistes de ce temps. En vingt-cinq ans de montagne, dont douze en qualité de professionnel, j'ai tout de même connu un certain nombre d'hommes d'une force et d'une résistance au-dessus de la moyenne. J'en ai vu fort peu qui eussent pu égaler Sarthou dans la force de l'âge. Mais, préparer une ascension, comme un général d'armée prépare une offensive, ne convenait pas du tout au tempérament de notre homme. Il fonçait droit devant lui sans souci ni préoccupation, avec l'intrépidité sereine du sanglier qui charge. Nous l'avions d'ailleurs ainsi surnommé. Il était loin, cependant, d'être incapable d'ordre et de méthode et il était fort intelligent. Il aimait la discipline dans la vie courante. Mais la montagne était pour lui le terrain d'évasion par excellence. Sur ce terrain, il abandonnait toute contrainte.

Son palmarès n'est donc pas celui du très grand conquérant alpin qu'il aurait pu être, s'il avait eu un caractère plus sociable, moins indifférent à ce que faisaient et pensaient les autres, moins passionné de liberté absolue. Mais, comme disait Brulle, à défaut d'exploits qui confèrent la renommée, la carrière alpine de Sarthou représente pas mal de bon sport et des performances qui ne tomberont jamais à la portée de la foule : Balaïtous et Ossau dans la journée (en partant du val de Broussette ! ndlr), Mont Perdu et Vignemale dans la journée (depuis Gavarnie), le Pic d'Ossau gravi tous les mois de l'année, et toujours seul, 6 pics de 4000 en quatre jours, à ski, en Oberland, telles sont les entreprises caractéristiques de Sarthou. Au hasard de mes souvenirs, je citerais la première ascension du couloir d'avalanche du Col de la Brenva avec Frendo et Roch, une tentative dramatique à la face nord des Drus, avec Mailly, pendant laquelle l'adversaire fut la tempête beaucoup plus que la paroi ; la première traversée hivernale, le 12 février 1939, de l'arête de Costérillou, en compagnie de Cazalet et de Mailly ; la face nord de la Pique-Longue du Vignemale, seul, en moins de 3h30 ; de nombreuses classiques (qui l'étaient moins à l'époque), comme la traversée des Aiguilles du Diable, la traversée Aiguille Verte-Aiguille du jardin. J'en oublie beaucoup, mais peu importe…

Aux premières images du héros légendaire de mes premières années de montagne, images évoquées au cours de veillées d'armes par la voix enthousiaste de Cazalet, viennent se superposer, dans ma mémoire, à vingt ans de distance, les dernières visions du montagnard que tu étais, Sarthou. Je les garde en moi, tout aussi vivantes les unes que les autres. Et les dernières que j'ai vécues s'identifient exactement aux premières, issues pourtant de récits épiques. Mon héros est resté, tout au long de sa carrière et de la mienne, non seulement égal à lui-même, mais encore, exemple unique, égal à sa légende.
Robert Ollivier - Alpinisme n° 99, Printemps 1952

HENRI SARTHOU
par Jean Peyroulet
C'est en essayant de gravir la Barre des Ecrins par la face sud-est qu'Henri Sarthou a fait une chute de près de 400 mètres sur le glacier Noir.
Modeste, discret, très effacé — peu de Pyrénéens l'avaient approché, mais sous son aspect extérieur nonchalant se cachait une résistance physique telle qu'Henri Sarthou était une véritable force de la nature. Agé de 47 ans, il était en pleine possession d'une expérience exceptionnelle. L'amour total et exclusif qu'il porta fidèlement à la montagne avait développé ses extraordinaires qualités de volonté, de ténacité, et c'est bien parce que la montagne exige et exalte ces facultés qu'Henri Sarthou l'avait affrontée et aimée d'une passion impérieuse, dévorante mais dont il était resté maître.
Il fut, un montagnard complet, exceptionnellement fort sur la glace aussi bien que sur le rocher, malgré une certaine aversion pour le calcaire. Cependant, ses exploits à l'Aiguille d'Ansabère sont ceux d'un grimpeur d'une maîtrise incomparable.
Henri Sarthou avait 23 ans lorsqu'il réalisa, avec Marcel Cames, la deuxième ascension de la grande aiguille d'Ansabère, par une voie nouvelle qui est encore aujourd'hui la plus belle et la plus aérienne. Entré par la grande porte dans le Pyrénéisme de difficulté, ses escalades audacieuses lui permirent de réaliser une carrière extrêmement brillante.
En 1924, il a 20 ans. En quelques années, il se hisse avec éclat au premier rang des grimpeurs français. En cinq années, tous les grands sommets pyrénéens sont gravis par Henri Sarthou, soit par les voies classiques, soit par des voies ouvertes par lui, et dont nous ne saurons jamais ce qu'elles furent, car il gardait farouchement secrètes la plupart de ses ascensions solitaires. Après une tentative à la Pointe encore Anonyme en 1927, il essaie de conquérir le Doigt de Pombie — qu'il réussira plus tard — et la face sud-est du grand Pic d'Ossau. Très vite il comprend qu'à son enthousiasme doit s'ajouter une connaissance plus grande des choses de la montagne. sans laquelle il n'est pas de montagnard complet.
De 1929 à 1934, il attaque l'Alpe hautaine, mais déjà soumise à l'intelligence et à la force des grimpeurs alpins. Les Bans, une nouvelle traversée des Ecrins — qui semblent, avec l'Ossau. être son sommet de prédilection —, les pics d'Ailefroide, Meije, Pelvoux Grande Ruine, Grépon, le prestigieux Cervin, la majestueuse Aiguille Verte, furent gravis par ce pyrénéen, souvent solitaire, parfois en compagnie d'alpins déjà célèbres.
En 1935, ascension du Mont-Maudit, avec Roch et Frendo, et le Mont-Blanc, par la Brenva (course de glace, une des toutes premières ascensions par ce versant).
1936. Retour aux Pyrénées. Sarthou essaie une montée directe à Ansabère, et le 11 août. avec F. Cazalet, il réussit la 2e ascension de la face nord du Capéran de Sesques. 13 août. Avec une tranquille audace, il tente, sans succès, la face nord d'Ansabère. Après de nombreuses et belles classiques (ou par des voies nouvelles toujours brillantes) il revient vers les Alpes où, du 1er mai au 2 novembre 1938, il gravit de nombreuses aiguilles et participa à des sauvetages sur le glacier de la Brenva.
Le 11 janvier 1939, en cordée avec Cazalet et Mailly, il réalise une hivernale de grand style au Balaïtous, par l'arête de Corterillou. Les grimpeurs bivouaquèrent avec, pour toute nourriture... une boite de Cachous...
De 1943 à 1951, Sarthou revient souvent dans les Alpes. Il y effectue une nouvelle ascension du Grépon et, seul, la traversée des Drus. Il retrouve les Pyrénées, et ce furent de grandes escalades : Face nord de la Pique Longue, seul ; puis, avec J. Simpson et E. Duprat, le couloir de Gaube, et avec J. Simpson la Face nord de la Fourche et le Petit Pic d'Ossau.
Aimant profondément la montagne, Henri Sarthou la recherchait dans la difficulté, mais aussi dans toute son originalité : afin de « varier » les plaisirs de l'ascension et ceux de l'escalade, sa fantaisie lui avait inspiré des courses aussi originales que hasardeuses. En 1945. il avait, dans la journée, escaladé le Balaïtous et l'Ossau. [au départ du Caillou de Soques faut-il préciser, ndlr].
Une autre de ses belles réussites solitaires fut la course Mont-Perdu-Vignemale, dans la journée [en s’inspirant de l’exploit d’Henri Brulle, ndlr]. Parti de Gavarnie au matin du 10 juillet, à 3 h. 35, il était au sommet du Mont-Perdu à 8 h. 50. Retour à Gavarnie, 12 h. 50. Départ pour le Vignemale à 13 h. 45. Sommet 19 h. 30. Retour à Gavarnie, 23 h. Le soir même-H. Sarthou rentrait à Pau en voiture.
Enfin, nouvelle fantaisie. Henri Sarthou avait escaladé le grand Pic d'Ossau chacun des douze mois de l'année, ce qui suppose cinq ou six ascensions en conditions hivernales, la dernière, avec G. Arruyer, étant la « première » traversée hivernale Petit Pic-Grand Pic.
Ce fut, enfin, l'ascension suprême aux Ecrins, nouant ainsi mystérieusement l'accord définitif de cet être exceptionnel avec les deux sommets qu'il avait gravis le plus grand nombre de fois. L'Ossau, la plus haute montagne du Béarn, les Ecrins, la plus haute montagne du Dauphiné: l'un tout en sombres murailles granitiques, l'autre paré de glaces étincelantes enveloppant dans leur émouvant et silencieux contraste celui qui les aima de toute sa foi montagnarde.
Epris d'absolu, fort de cette foi, Henri Sarthou savait que là n'étaient ni la médiocrité, ni la déloyauté, car dans cette joie profonde de la lutte pour les cimes, le montagnard ne sait ni dissimuler, ni mentir.
Devant le vide laissé au foyer, où son admirable épouse et ses six enfants furent seuls au rendez-vous d'Ailefroide, certains ne comprendront certainement pas. Rappelons-leur ici cette pensée que Paul Valéry semblait dédier à l'élite montagnarde née de la lutte avec les sommets :
« ... Les destins ont arrêté que, parmi les choses indispensables à la race des hommes, figurent nécessairement quelques désirs insensés. »
Mais ces désirs ne sont insensés qu'en apparence. En réalité, ils sont la condition par laquelle l'homme se dépasse, se surpasse pour être porté, plus haut et plus libre que son seul destin d'être humain.
Jean PEYROULET.
Altitude n°23, 1951


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